Cette semaine chez Air France devait être celle de l’apaisement. Elle a commencé par des interpellations avant le lever du soleil. «Tout ça risque de mettre le feu aux poudre, alerte André Villanueva, secrétaire de section CGT du fret de l’aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle. En cause : la méthode employée par la police, venue arrêter quatre salariés d’Air France à leur domicile, lundi, une semaine après les incidents en marge du comité central d’entreprise.

La direction avait alors annoncé un plan de licenciements portant sur 2 900 postes. Les opérations se sont déroulées vers 6 heures du matin, dans le Val-d’Oise, en Seine-et-Marne, dans les Yvelines et l’Aisne, «sans incident», selon le parquet de Bobigny. Une cinquième personne a été interpellée un peu plus tard et une autre placée en garde à vue après avoir été convoquée.

Décidées «sur la base de témoignages et de la vidéosurveillance», ces interpellations hérissent une partie des organisations syndicales. «Avait-on besoin de venir les chercher au petit matin, si cela se trouve devant leurs enfants ? questionne l’élu CGT. Une simple convocation aurait suffi, les gens seraient venus, ils n’auraient pas fugué. Ce ne sont pas des voyous.» «On a voulu les humilier», s’agace une salariée qui explique être sous le choc et solidaire avec ces salariés qui «ont risqué leur liberté pour défendre leurs droits». Et un élu SUD d’ajouter : «Entre l’annonce des licenciements, les propos déplacés du PDG d’Air France [lors des rencontres patronales de Royaumont, en décembre 2014, où ils remettaient en cause les droits des travailleurs, ndlr], les arrestations : la direction a allumé plusieurs mèches.»

Que risquent les salariés interpellés ?

«Peut-être que les personnes arrêtées seront juste interrogées, mais ce que l’on craint, ce sont les licenciements», note le syndicaliste. En parallèle de ces interpellations, des notifications de sanctions devaient en effet être envoyées, lundi, par la direction d’Air France. Or le groupe a déjà annoncé que les personnes impliquées pourraient être licenciées. Et ce, alors que le Premier ministre, Manuel Valls, a promis des «sanctions lourdes» contre ceux qu’il avait qualifiés de «voyous». Ils risquent trois ans de prison et 45 000 euros d’amende. De quoi diviser les syndicats.

D’un côté, les plus réformistes ne se formalisent pas de ces interpellations. «C’est normal, note Pascal Duran de la CFTC. Ces arrestations étaient obligatoires. Ce qui s’est passé est scandaleux. On ne rentre pas dans une réunion comme ça pour agresser un DRH.»

De l’autre, les organisations plus contestataires, qui plaident la détresse des salariés face à la «violence sociale» de la situation pour expliquer leurs gestes. Leur sort pourrait donc peser dans la suite du conflit social. D’autant que le symbole autour de ces six employés est double. D’abord parce qu’ils travaillent dans la branche Cargo ou Air France Industries, comme magasiniers ou encore logisticiens. «Or ce sont des secteurs qui ont déjà payé un lourd tribut au cours des dernières réformes mises en place par le groupe, explique l’élu SUD. Non seulement le fret est en sous-effectif, mais il est aussi très touché par la sous-traitance. Du coup, les gens ont peur, surtout qu’ils ont déjà fait beaucoup d’effort jusqu’alors.»

Autre élément abrasif, plusieurs des salariés interpellés sont syndicalistes, et certains auraient des mandats syndicaux. L’un d’eux était candidat aux élections de délégués du personnel en mars, sous les couleurs de la CGT. Un élément qui a, sous doute, pesé dans le réveil des politiques qui n’ont pas manqué de s’exprimer. Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) a évoqué un «jour de deuil» et souhaité «que la résistance et la colère soient plus contagieuses que la peur». Cécile Duflot (EE-LV) s’est également fendue d’un message ironique sur Twitter.

D’autres, comme Pierre Laurent, le secrétaire national du PCF, et plusieurs élus PG, se sont rendus au rassemblement de soutien organisé à Roissy par la CGT, lundi après-midi, qui a réuni environ 150 personnes. Réclamant la libération des salariés interpellés, l’élu PCF a qualifié les interpellations d’«indignes de la République». Des discours aux antipodes de ceux tenus par le camp de Les Républicains, très virulents à l’égard des interpellés, sur fond de contestation de la légitimité des syndicats.

Où en sont les négociations ?

Parallèlement à ces arrestations, la direction et les syndicats ont repris le chemin du dialogue. Les présidents d’Air France-KLM et d’Air France, Alexandre de Juniac et Frédéric Gagey, ont reçu vendredi le SNPL, principal syndicat des pilotes et qui, fin septembre, avait refusé les conditions imposées par la direction, et notamment une amélioration de productivité de 17 %. Un blocage qui avait entraîné l’activation, par la direction d’Air France, du désormais fameux plan B. «On a essayé d’apaiser la situation après une semaine riche en événements», dit poliment Emmanuel Mistrali, porte-parole du syndicat. Les parties ont convenu de «limiter la communication à l’extérieur» histoire de faire retomber le soufflé. Une autre réunion est prévue dans les prochains jours afin de «fixer un cadre aux futures négociations», poursuit le commandant de bord.

Mais si la direction est prête à rediscuter des termes du plan, elle a fixé une date limite. Selon Flore Arrighi, présidente de l’Unac, un syndicat d’hôtesses et stewards reçu ce lundi, la direction réclame un accord d’ici à la fin de l’année, faute de quoi «elle entamera le processus de PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] à partir de janvier». Les discussions risquent une nouvelle fois d’être compliquées et dépendront encore de la négociation entre les pilotes et la direction.

Les syndicats refusent tout départ contraint. «Pour nous, les efforts ont été faits, rappelle Sophie Gorins, secrétaire générale du SNPNC. Les salariés ont donné 20 % de productivité. Il y a moins d’hôtesses et de stewards à bord, on est à l’os. Et tout ça pour quoi ? On ne voit pas les bénéfices de ces 20 %.» Une direction moins arrogante, qui arrête de monter les syndicats les uns contre les autres et qui propose aux salariés un plan stratégique, voici les autres demandes des représentants du personnel. Le SNPNC sera reçu mercredi, en compagnie de l’Unsa. «La poignée de main risque d’être fraîche», sourit Sophie Gorins qui, lors du rassemblement du 5 octobre, avait réclamé la démission des deux responsables.

L’Etat doit-il s’impliquer directement ?

La question commence apparemment à faire débat au sein du gouvernement entre les partisans de la fermeté qui soutiennent mordicus la direction d’Air France. Alors que le ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, dans la foulée du discours de fermeté tenu par Manuel Valls la semaine dernière, a qualifié de «personnes stupides» mais «isolées» les auteurs de violences sur les cadres du groupe et réitéré sa confiance à la direction pour adapter l’entreprise aux contraintes d’un secteur aérien devenu archi-concurrentiel, Ségolène Royal fait entendre sa petite musique dissonante. Certes, elle ne veut pas «critiquer un ministre» mais «chercher à opposer les salariés les uns aux autres, ça n’a jamais marché», poursuit-elle. Une manière de dire que l’Etat, actionnaire à 17 % de la compagnie, ne peut pas systématiquement se ranger au côté du PDG d’Air France-KLM, d’Alexandre de Juniac, et se désintéresser du sort des salariés sur lesquels pèse désormais la menace de licenciements en cas de refus de nouveaux importants efforts de productivité.

Trois syndicats (FO, l’Unsa et la CGT) ont demandé à l’Etat de nommer «sans plus attendre» un médiateur avec «mandat de dresser d’autres perspectives que celle de l’attrition d’Air France». Message reçu par Ségolène Royal qui s’y est dit favorable. Au siège de la compagnie où les négociations ont repris avec les personnels navigants (pilotes, hôtesses et stewards), on fait passer le message que cette «médiation n’est pas d’actualité». Mais elle pourrait le devenir rapidement en cas d’enlisement des discussions, la direction s’étant donné pour objectif de parvenir à un accord avec les navigants d’ici à la fin de l’année, faute de quoi elle lancera son plan social aux conséquences lourdes pour 2017. Mais au-delà de cette médiation sur laquelle misent les syndicats pour atténuer les nouveaux efforts de productivité demandés au personnel, l’implication de l’Etat vise également à le mettre devant ses responsabilités «d’Etat stratège et actionnaire» qui, selon les syndicats, «ne pourra échapper à un débat politique sur le transport aérien français». Une allusion directe à certains coûts qui pèsent sur la compagnie et pour lesquels l’Etat est décisionnaire : les redevances payées à Aéroports de Paris (environ 500 millions), qui rapportent de confortables dividendes à l’Etat et qui vont continuer à augmenter (1,65 % en 2017) alors qu’elles sont en baisse de 7% à Amsterdam ; la «taxe Chirac» de solidarité sur les billets d’avion, rebaptisé «taxe Air France» au sein de la compagnie et dont elle se plaint d’être une des seules compagnies européennes à s’acquitter (71 millions d’euros pour le groupe Air France-KLM en 2014). «L’Etat doit nous donner un environnement favorable pour nous battre», explique, dans une interview aux Echos, Gilles Laurent, en charge des opérations aériennes de la compagnie. Un discours pour le coup susceptible d’unir direction et syndicats face à l’Etat.

Christophe Alix , Richard POIROT , Amandine Cailhol