• Alfred de Vigny dans le génocide cambodgien

    12 décembre 2011

    Alfred de Vigny dans le génocide cambodgien

     

    Une fois n’est pas coutume, je violerai deux interdits pour ce billet : le premier, que je me suis fixé, en vertu duquel je me défends d’évoquer dans ces colonnes des films, des expositions, des émissions ou des pièces de théâtre sans qu’il y ait un livre à la clé ; le second, imposé tant par les service de presse que par une élémentaire courtoisie, selon lequel on n’en parle pas avant que les lecteurs et les spectateurs aient la possibilité de les voir. Faut-il que Duch, le maître des forges de l’enfer m’ait secoué pour vous en dire deux mots aussitôt après l’avoir vu en projection. Une heure et quarante trois minutes durant, entrecoupées d’images d’archives et de témoignages de survivants, on  fait face à Kaing Guek Eav dit Duch, directeur d’une prison des maquis khmers rouges durant quatre ans avant d’être nommé par l’Angkar (l’Organisation) à la tête du centre S21 à Phnom Penh de 1975 à 1979. Premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires (c’est leur nom) au sein des tribunaux cambodgiens en 2009, accusé d’avoir dirigé un centre d’interrogatoire, de torture  et de mise à mort qui coûta la vie à 12 380  personnes d’après les archives (sans compter ceux qui s’y étaient évaporés sans laisser de trace), il fut condamné à 35 ans de prison ; l’ancien professeur de mathématiques, passionné jusqu’au macabre par la confession, choqué que l’on confonde la torture avec le supplice, convaincu que Pol Pot et sa bande n’étaient pas des monstres mais des hommes engagés, secoué par des rires de dérision lorsqu’un témoignage le met face à ses contradictions, aujourd’hui converti au christianisme, saura finalement le 3 février prochain ce qu'il en est de sa peine en appel. Le réalisateur Rithy Panh, à qui l’on devait notamment l’implacable S21 La machine de mort khmère rouge (2002), a tourné 300 heures d’entretien avec le technicien de l'aveu à mort dans sa prison pour tenter de savoir comment un homme devient un criminel de masse.

    Ce terrifiant documentaire, sans audace formelle mais solidement monté et efficacement construit, le réalisateur/interviewer ayant eu l’intelligence de s’effacer totalement du son comme de l’image, sera sur les écrans à partir du 18 janvier. On en reparlera, d’autant que L'Elimination, un essai que Christophe Bataille co-signe avec Rithy Panh, paraîtra au même moment chez Grasset Mais en attendant, je voulais juste vous livrer ce détail qui donne à réfléchir. L’entretien se déroule exclusivement en cambodgien. Sauf lorsque Duch cite des auteurs. Alors il jouit d’un bonheur sans mélange pour s’exprimer en français. Le cas lorsqu’il cite Marx et Mao à propos de théorie révolutionnaire et de dictature du prolétariat. Et surtout lorsqu’il se reprend : « Non, je n’étais pas sadique, j’étais, comment dire… stoïque ». Un temps puis : « J’ai été influencé par Alfred de Vigny. Ah, Vigny ! Les derniers vers de La mort du loup… ». Alors, comme s’il s’était juré d’accréditer la dimension mortifère du romantisme et son esthétique morbide des ruines, il scande  dans un français parfait :

     « Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,/ 
Que j'ai honte de nous , débiles que nous sommes!
/ Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
/ C'est vous qui le savez sublimes animaux./ A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse/ Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.
/ -Ah! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,/ Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur.
 / Il disait: " Si tu peux, fais que ton âme arrive,
/ A force de rester studieuse et pensive,
/ Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
/ Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
/ Gémir, pleurer prier est également lâche.
/ Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
/ Dans la voie où le sort a voulu t'appeler,
/ Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler."

    Le regard émerveillé, puis perdu dans la tourbe de ses souvenirs, il va en répétant : « Souffre et meurs sans parler… »

    ("Duch à son procès" photo Reuters)


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