• D’une Atlantide engloutie au coeur de l’Europe

    D’une Atlantide engloutie au coeur de l’Europe

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    Tout part de la découverte d’un livre, Khaliastra, sous–titré « Varsovie-Paris » et orné en couverture d’un dessin de Marc Chagall représentant un petit bonhomme agitant un drapeau noir devant la tour Eiffel tandis qu’un autre, parvenu à son sommet, y déploie une banderole en caractères hébraïques. Son seul feuilletage renvoie aussitôt  le narrateur à un autre livre, Le Monde sur la pente d’un nommé Uri-Zvi Grinberg dont il ignore tout. Il se le procure toutes affaires cessantes, le lit d’un trait et s’arrête à un poème :

    « Mère, nous arrivons d’un pays sans amour/ D’un pays où Dieu est absent./ Déluge en tête et crépuscule dans le sang.

     La terre obscure est une planète aveugle/ Malheur à elle qui s’étend si noire/ sous les pieds et sous les maisons.

     Elle ouvrira ses yeux ses lèvres aux clameurs-/ Malheur à moi depuis la Genèse jusqu’à ce jour !/ Et le ciel est mauvais/ si lourd de nuées si mauvais-/ à la lèvre d’un arbre il n’offre point le lait/ de sa poitrine nuageuse. »

    C’est là, entre ses vers, que Gilles Rozier a trouvé le titre de son sixième roman D’un pays sans amour (440 pages, 21,50 euros, Grasset). De là, il s’est mis en quête d’un monde englouti dont il s’est fait  le patient, l’attentif, l’inépuisable chroniqueur, hanté par le destin du manuscrit de Monceau de Peretz Markish, indissociable de celui de son auteur et de ses contemporains, Uri-Zvi Grinberg et Melekh Ravitsch. Trois étoiles filantes de l’Europe orientale, deux de l’empire austro-hongrois, un de l’empire russe. Ils n'ont pas 25 ans lorsqu'ils posent sur une photo pris en 1922 dans le jardin de Saxe à Varsovie. Cette image hante l'auteur depuis des années. Leur point commun : le yiddish. Ils se rencontrent à Varsovie, sa capitale culturelle, avec l’Union des écrivains comme lieu de rendez-vous permanent. Peu de sources pour ces poètes, ce qui autorise l’homme de fiction à remplir les blancs. Il ignore tout de cette force secrète qui le pousse ainsi à les rechercher, il ne sait où il va mais il sait qu’il y va. Tout exilé, du moins de ceux qui ont conservé l’intime conscience de leur exil quel que soit leur degré d’intégration dans la société, possède ainsi son Atlantide intérieure, quelque chose comme la nostalgie du monde d’avant, mais une nostalgie inquiète, calme, mélancolique mais pas intranquille pourtant. Au contraire même, comment dire… : gemütlichkeit . Rien n’y est jamais définitif. Pas même le nom d’une ville que l’on croirait pourtant gravé dans le marbre. Partout peut-être mais pas là-bas et pas pour celui dont le père est né à Vila, devenue Wilno et à présent Vilnius. C’est un livre truffé de poèmes aux accents déchirants,  pleins de « livres du souvenir » , pierre tombales de papier et monographies sur l’anéantissement formant une mémoire populaire, tandis qu’au loin on entend l’écho assourdi de la fanfare de La Marche de Radetzky. Ce narrateur a quelque chose de l’homme mûr qui ne parvient pas à s’arracher à son enfance. En témoigne son attachement à Mon enfance, chanson de chevet élue avant même Vienne parmi toutes celles de Barbara nous a léguées afin de nous aider à être un peu mieux malheureux. C’est peu dire qu’il l’aime : il communie en elle. Non seulement il a couru à ses concerts mais il a tenu à être présent au dernier, son seul récital muet : son enterrement, laïque mais au sein du carré juif du cimetière de Bagneux, dans le caveau de la famille Brodsky. Ce jour-là, on aurait bien giflé le ministre de la Culture pour avoir commenté l’événement par l’insupportable lieu commun « Une grande voix nous a quittés » alors que justement, sa voix était la seule chose d’elle qui ne nous quitterait jamais. Son héroïne ne s’appelle pas Barbara mais Sulamita, vieille dame indigne recluse en son palais romain et ses bouffées de mémoire, qui a connu les écrivains dont le narrateur recherche les traces sans relâche dans les archives et les bibliothèques, mais qui sait si Barbara ne se serait pas reconnue en Sulamita.

    On sent en Gilles Rozier une volonté tenace d’abattre les clichés qui colle à ce monde disparu. Le folklore a toujours le don d'exaspérer ceux qui l'ont dépassé de longue date pour pénétrer la complexité de ce qu'il représente. Mais même si toutes ses pages nous murmurent ou nous crient que judaïsme-là était irréductible au seul schtetl du hassidisme et aux seules photographies de Roman Vishniac, il convient bien qu’elles le reflètent, elles aussi. Cela n’empêche pas la violence des détestations qu’il s’agisse de mots, de personnes, de lieux, d’ambiances. Parfois même de ce qui réussit à les réunir. Ainsi l’expression « Shoah par balles » « qui sonne comme un concept sorti d’une officine de marketing. Et on se pavane car un curé est parti en excursion pour retrouver les lieux du carnage. On fait mine de découvrir mais les historiens américains décrivaient déjà dans leur atlas ville par ville, pays par pays, l’assassinat de la population juive. Ils ne le faisaient pas nommément, est-ce possible ? Croyez-vous que nous puissions reconstituer le destin de chaque supplicié ? » Gilles Rozier ne goûte pas davantage le mot « Yiddishland » car ce ne fut jamais un pays. Plutôt un réseau ou un filet jeté sur le vieux continent. Disons une nébuleuse de villes, villages et bourgades dont la langue commune, mâtinée d’allemand et d’hébreu, agissait comme un fluide entre ces millions d’âmes disséminées à l’Est et au centre de l’Europe. Le Yiddishland était un pays de l’esprit dont la langue était le territoire. Ce roman est un bouleversant chant d’amour pour une langue assassinée par les locuteurs de LTI et achevée par la résurrection de l’hébreu comme langue nationale au XXème siècle en Palestine. Pour conjurer sa disparition annoncée, l’auteur a fouillé dans les poubelles de l’Europe, pressé d’y récupérer des débris et constituer la plus grande bibliothèque yiddish d’Europe. Au fond, si « Yiddishland » a un sens, c’est bien là, entre les rayons surchargés de la bibliothèque Medem, lorsqu’on prend soudainement conscience qu’une langue peut être un pays. Heureux ceux qui ont réussi à en faire une patrie intérieure car ils savent que nul ne la leur prendra !

    Rozier se découvre à travers le personnage de Pierre, jeune homme sage plus porté à la guerre des langues qu’ à l’érudition religieuse. Son roman, dont il tint le journal sur un blog, est un psaume dédié au yiddish, langage magique, qu’il s’emploie à ressusciter et maintenir, comme s’il y était tenu par un dibbouk, le souvenir des ancêtres qui vous colle à la peau. On ne parle plus yiddish principalement que dans les milieux orthodoxes, dans les quartiers de Mea sharim (Jérusalem) et de Bnei Brak (Tel Aviv), à New York et du côté des diamantaires d’ Anvers, à Londres et un peu à Zurich. Longtemps après avoir refermé le livre, on est poursuivi par ces vers de Peretz Markish :

     « Oh ! Malheur à vous épaules qui portez le globe fêlé de la tête moitié vers l’Occident moitié vers l’Orient/ Avec des océans cérébraux et des forêts de veines pour couronnes d’épines,/ Malheur à vous crânes recousus ô catafalques d’os du cerveau de la rosée écumante du sang et de la fumante démence aux éternelles noces et à la danse des funérailles… » (traduction de Charles Dobzynski).

    A la fin, dans le paragraphe consacré aux remerciements, on apprend que durant l’écriture de son roman, Gilles Rozier a passionnément écouté une musique qui a bercé et imprégné son livre : « Proust, la mémoire et la littérature », un cours d’Antoine Compagnon au Collège de France... A vrai dire, on s’en serait douté. Proust toujours !

    Ce monde n’existe plus. Il a été en grande partie assassiné, puis éclaté et à nouveau dispersé. Il avait vécu au cœur de la vieille Europe pendant des siècles sans jamais renoncer à vivre en fonction non de l’époque mais des trois piliers du judaïsme : le respect des commandements, la prière, l’étude. Dans son versant laïque, il fut d'une effervescence et d'une richesse culturelles dont on n'a plus idée. On en perçoit un autre écho, différent mais complémentaire, plus intellectuel que poétique, dans Quitter l’université sans renoncer au savoir (100 pages, 12 euros, Editions du Sandre), un essai du philosophe Gilles Hanus consacré à une expérience originale et peu connue : le Freies Jüdisches Lehrhaus ou « libre maison d’étude juive »- libre, c’est à dire accessible à tous sans examen préalable (la revue dirigée par l'auteur avait récemment consacré un numéro à cette problématique). Alors que tout lui annonçait une brillante carrière universitaire dès lors qu’il acceptait de se convertir au christianisme, Franz Rosenzweig, auteur de L’Etoile de la rédemption, y renonça et retrouva son être-juif sans pour autant renoncer au savoir ; il créa le 17 octobre 1920 à Francfort ce lieu inédit voué à l’étude, à sa puissance de renouvellement, mais loin des sentiers académiques, sans jamais devenir une école ou une secte. Gilles Hanus retrace avec précision toutes les étapes de cette expérience grâce notamment à la correspondance de Franz Rosenzweig avec le néokantien Hermann Cohen, et à ses conversations avec son maître et directeur de thèse Friedrich Meinecke. On y voit se déployer une pensée où la connaissance n’est plus un but en soi mais un service. Qu’entend-il par ce « savoir comme service », étant entendu que le savoir en question est le lieu de l’universel ? Une disponibilité absolue, totalement émancipée des institutions qu’elles fussent universitaires, scientifiques, communautaires ou religieuses, afin de répondre aux questions posées par des hommes et non par des savants. Tout pour la vie, rien pour la théorie. Il tient que la nouveauté en philosophie effraie tant l’expert que le profane. Sa disputatio permanente avec son ami Gershom Scholem est passionnante par sa violence (autour, par exemple, de la question de l’intraductibilité de la langue des prières juives), d’autant qu’il se refuse à lui parler de ce qu’il fait car « on ne discute pas avec un nihiliste. Le nihiliste a toujours raison. Si quelqu’un balaie avec sa manche tous les pions de l’échiquier, il m’empêche évidemment de gagner la partie ». Rosenzweig, lui, se veut ni ascète ni fripon, juste serviteur du savoir. Sa maison d’étude a fonctionné durant neuf ans, réunissant selon les années entre 600 et 1000 auditeurs. Agnon, Leo Strauss, Gershom Scholem Erich Fromm Leo Baeck, entre autres, y ont enseigné. Sa mort en 1929 en sonna le glas. Le 19 novembre 1933, la petite communauté d’études rouvrit ses portes symboliquement, et Martin Buber en assura la direction jusqu’en 1938. A la fin de son essai, Gilles Hanus reproduit plusieurs lettres. L’une d’entre elles donne la clef du comportement de Franz Rosenzweig. Elle permet de comprendre ce qui est advenu en lui pour qu’en 1913, année de son basculement, l’historien promis à une belle carrière se fasse philosophe sans avenir académique. Il parle d'un soudain effondrement intérieur, de la conscience du champ de ruines qu’était sa vie, de la disparition de la science comme élément fondamental de son existence ; surtout, il dit que celui qui a conscience de ses talents est perdu s’il leur demeure assujetti ; en se libérant de cette domination (« c’était moi qui les possédait à présent et pas eux qui me possédaient »), il s’est retrouvé enfin grâce à une « poussée obscure » dont tout indique, fort heureusement, qu’elle est irréductible à une explication.

    ("Un monde disparu (Seuil, 1984) album de Roman Vishniac ; "Peretz Markish, premier à partir de la gauche, avec des écrivains et des acteurs à Moscou en novembre 1937" photo Yvo Archive ; "Franz Rosenzweig" photo D.R.))


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