• En Russie, le parti pro-Poutine se raidit

    En Russie, le parti pro-Poutine se raidit

    LEMONDE | 03.12.11 | 13h57   •  Mis à jour le 04.12.11 | 07h30

    Moscou Correspondante - Les Russes sont appelés, dimanche 4 décembre, à se rendre aux urnes afin de renouveler la Douma, la chambre basse du Parlement. L'enjeu de ce scrutin est limité, car Russie unie, le parti qui soutient le premier ministre Vladimir Poutine, est assuré de conserver sa domination de la scène politique.

    Créé en 2001 par l'oligarque Boris Berezovski et l'ancien maire de Moscou Iouri Loujkov, deux personnalités tombées en disgrâce depuis, Russie unie a vu sa popularité s'effriter ces derniers mois.

    Selon des sondages réalisés le 25 novembre par les instituts VTsIOM et Levada, le parti du Kremlin est crédité de 53 % des suffrages, loin des 64 % obtenus lors des législatives de 2007. Selon Levada, 65 % des Russes sont convaincus que le "parti des fonctionnaires", souvent comparé au PCUS, le Parti communiste unique de l'époque soviétique, "n'agit pas dans l'intérêt de la société".

    Craignant des débordements le jour du vote, la direction russe a prévu de mobiliser 320 000 policiers et 11 500 soldats des troupes "anti-émeutes" du ministère de l'intérieur.

    Le premier ministre Vladimir Poutine, 59 ans, donné favori de la présidentielle de mars 2012 et prêt à revenir au Kremlin pour un troisième mandat, a expliqué récemment que Russie unie (dont il n'est pas membre) devait impérativement conserver sa majorité constitutionnelle à la Douma (315 des 450 sièges) afin "d'éviter la contagion de la crise de la dette" en Europe et aux Etats-Unis.

    Selon Kirill Rogov, le politologue en vogue parmi la jeunesse libérale, "le faible soutien pour le parti est un fait indéniable et, de plus, il ne fait que s'accentuer". Face à cette réalité, Vladimir Poutine en arrivant au Kremlin pourrait "resserrer un peu plus encore" les boulons de la vie politique.

    D'ores et déjà, un vent de panique souffle sur la campagne électorale. Ayant reçu de leur hiérarchie la consigne de réaliser 65 % des suffrages, les barons régionaux font feu de tout bois pour écraser l'opposition. Russie unie jouit d'un outil puissant, la "ressource administrative", c'est-à-dire les moyens mis par l'Etat à la disposition des fonctionnaires tout au long du processus électoral.

    Ainsi, le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, a dernièrement adressé une lettre à ses administrés expliquant que les subventions et les primes (la prime moscovite pour les retraités et les employés de l'Etat dépasse le montant du salaire) continueraient à pleuvoir en cas de succès de Russie unie aux législatives. Saisie par l'opposition, la commission électorale centrale, qui a, comme par hasard, exactement les mêmes affiches de propagande que Russie unie, n'y a rien trouvé à redire.

    Depuis le début de la campagne, les partis concurrents sont marginalisés : tracts saisis, manifestations interdites, refus d'enregistrer des candidats, menaces et tabassages. A Sakhaline, non loin du Japon, et à Ekaterinbourg dans l'Oural, des candidats de Russie juste ont été passés à tabac. A Samara, un candidat communiste a dû jeter l'éponge après avoir été agressé et sa famille menacée.

    A Volgograd (l'ancienne Stalingrad), Sergueï Diatchenko, un jeune ouvrier qui rentrait de l'usine chez lui le 1er décembre au petit matin, a été interpellé, déshabillé, fouillé, interrogé, après avoir lancé une boule de neige sur une affiche de Russie unie !

    A Novossibirsk (Sibérie), la police a interdit le journal de Russie juste. "Il contenait des articles trop critiques sur Vladimir Poutine", explique Ilya Ponomarev, député à la Douma, candidat de Russie juste pour la région. Comme le journal avait déjà été distribué lorsque l'interdiction est tombée, la police a été envoyée faire du porte-à-porte.

    "Ils sonnaient et demandaient : "Avez-vous ce journal ?" Quand les gens répondaient par l'affirmative, ils devaient restituer leur exemplaire", raconte le jeune député, qui a passé quelques heures au commissariat le 1er décembre. Il en a profité pour se brancher sur les réseaux sociaux. Les internautes pouvaient dialoguer en direct avec lui pendant son interpellation.

    Quelque chose a changé. Désormais, le Kremlin n'a plus le monopole de l'information. Avec le développement d'Internet et des réseaux sociaux, une autre voix se fait entendre, qui couvre celle de la propagande diffusée à tout-va sur les chaînes de la télévision publique. En 2011, le nombre d'utilisateurs de la Toile a atteint 50 millions (sur une population de 142,9 millions d'habitants) ; la percée la plus massive en Europe.

    Les autorités n'y sont pas pour rien. Surnommé "le président gadget", Dmitri Medvedev, l'actuel maître du Kremlin, est un fan de nouvelles technologies. A Moscou, la plupart des restaurants et des aéroports proposent l'accès gratuit au WiFi, et il est question de l'installer dans les transports en commun.

    Réseaux sociaux, blogs, forums se font l'écho du mécontentement populaire. La peur semble reléguée au second plan. La colère gronde face à la corruption omniprésente. Une chose est sûre : la véritable info circule sur YouTube, Twitter et les réseaux sociaux.

    A Krasnoïarsk (Sibérie), un écolier, réprimandé par sa conseillère d'éducation pour avoir gribouillé sur une affiche de Russie unie exposée dans l'école, a enregistré la semonce avec son portable et l'a envoyée sur YouTube.

    A Ijevsk, c'est un vétéran qui, scandalisé par les propositions d'achat de votes du maire, Denis Agachine, membre de Russie unie, a gravé ses propos lors d'une réunion restreinte, puis les a mis en ligne sur YouTube. Le maire a par la suite été condamné à une amende (2 000 roubles, environ 48 euros), tandis que Russie unie se défaussait, expliquant qu'il avait fait cette proposition "en son nom personnel".

    "Il y a deux Russie, l'une urbaine, dégourdie, avide de connaissances, connectée à Internet. Elle est incertaine de ses choix, mais résolument fatiguée du "consensus Poutine". C'est la classe moyenne du futur. L'autre Russie est celle des retraités, des fonctionnaires, des officiers de l'armée qui espèrent recevoir des pro-Poutine un supplément mensuel de 1 000 roubles. Avant tout, ils sont réticents à tout changement", écrit l'éditorialiste Konstantin von Eggert dans Les Nouvelles de Moscou.

    Indécise et lassée, cette Russie urbaine se demande s'il faut aller voter. "Que faire du bulletin de vote ? Ne pas le toucher ? Le déchirer ? Ecrire un gros mot dessus, ou dessiner le profil de Conie (le labrador de Vladimir Poutine) ? Ou bien cocher une case et le mettre dans l'urne ?", interrogeait le 2 décembre Tatiana Lissova, rédactrice en chef du quotidien économique Vedomosti, pour conclure qu'il fallait aller voter.

    Le blogueur Alexeï Navalny, très populaire, conseille de cocher n'importe quelle case, excepté celle "du parti des voleurs et des escrocs". Sur son blog, le politologue Kirill Rogov recommande d'aller aux urnes "comme vous iriez à la manif, pour montrer votre mécontentement et votre mépris", parce que "les autorités de la Fédération ont dépassé les limites de la légalité".

    Marie Jégo

    Des législatives à un tour

    Vote Près de 110 millions d'électeurs sont appelés à se rendre dans 94 487 bureaux pour toute la Fédération de Russie. Le scrutin est une proportionnelle à un tour.

    Partis Sept formations sont en lice, quatre - Russie unie, le Parti communiste, le Parti libéral démocrate (LDPR, ultranationaliste), et Russie juste - devraient dépasser le seuil de 7 % et obtenir des élus.

    Russie unie Surnommée le "Parti des fonctionnaires", la formation qui soutient Vladimir Poutine domine la Douma sortante (315 sièges sur 450) et les parlements régionaux ; 95 % des 83 gouverneurs régionaux en sont issus.

    Article paru dans l'édition du 04.12.11


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