On le connaissait pour ses «portraits» de bustes féminins nus, sans tête, pure matière mamelue se confondant avec le sable, l'eau, le bois, les cailloux. Des images de seins modelés par l'ombre ou l'air, sculptures érotiques. Mais aussi pour ses clichés tauromachiques : l'amour et la mort conjugués.

 
 
 

Né à Arles en 1934, membre de l’Académie des Beaux-arts en 2007 (le premier photographe à y entrer), il avait fondé les Rencontres photographiques d'Arles en 1969 avec l'écrivain Michel Tournier, qui deviendront plus tard un rendez-vous incontournable de la photographie internationale, un laboratoire de la création contemporaine aussi bien qu'un lieu de redécouvertes patrimoniales. Ainsi de la collection indienne Alkazi, par exemple, que les Parisiens peuvent découvrir ce week-end au Grand Palais à Paris Photo mais dont les Arlésiens avaient eu la primeur en 2007 aux Rencontres. En 1982, ce prosélytisme argentique se prolonge avec la création de l'Ecole nationale de la photographie, toujours à Arles. Il y enseigne jusqu'en 1999.

Clergue fut une figure essentielle de la vie artistique méditerranéenne : ami de l'écrivain varois Saint-John Perse ou découvreur de Manitas de Plata, la légende raconte qu'il se mit d'abord à la photographie par admiration pour Picasso, à qui il alla montrer ses œuvres dès 1953. Les deux artistes ont en commun des thèmes tels que les saltimbanques. Ils resteront amis jusqu'à la mort de Picasso. En 1958 il publie son premier livre chez Seghers, Corps Mémorable, sur des poèmes de Paul Eluard.

Le site de sa fille Anne Clergue, galeriste, rappelle que Clergue «a également eu une activité cinématographique importante en réalisant plus d’une vingtaine de court et moyen-métrages. Il reçoit le Prix Louis Lumière pour son premier court-métrage Drame du taureau en 1966. En 1968 il est sélectionné au Festival de Cannes et aux Oscars à Hollywood avec Delta de Sel».

Quand il racontait ses rencontres avec les grands de la planète, qu’il s’agisse de Kirk Douglas, d’Ansel Adams, de Jean Cocteau ou d’Henri Cartier-Bresson, Lucien Clergue, avec la verve provençale qui le caractérisait, lançait : «J’étais éberlué». C’était l’un de ses mots-marottes, qui lui convenait bien, à lui l’Arlésien, si attaché à ses racines qu’il donnait toujours l’impression que la terre entière connaissait la ville qui l’avait vu naître - et c’est peut-être vrai.

Il était d’ailleurs impossible, c’était même un sacrilège, d’imaginer lui poser une question et d’attendre sa réponse, il lui fallait se mettre en situation, c’est-à-dire donner un contexte à l’histoire. La moindre des choses. Inutile de regarder sa montre ou d’émettre un soupir d’impatience, Lucien Clergue aimait se mettre en scène avec une certaine dramaturgie, rappelant ainsi que tout photographe se doit aussi d’être un conteur de choix.

Il l’était ! Et il sortait de son chapeau des histoires plus incroyables les unes que les autres, où il parlait, bien sûr, de photographie, du film Polaroid, de la toute puissance des Américains, ah Weston !, Weston !, des planches-contact, des nus et du nombre d’or, des bords du Rhône de son enfance, de la mer et des flamants roses, des rochers aux formes sculpturales, et de tous ces gens qu’il avait vus danser pendant toute sa vie.

De cette danseuse, bras implorants, lors d’un mariage gitan, à Arles, tandis que les hommes paraissaient immobiles, tels des statues de pierre. Ou de Charlie Chaplin, chez lui, à Vevey (Suisse), totalement excité, et dansant… le flamenco. Ou plutôt quelque chose qui ressemblait au flamenco, avait plus ou moins dit Lucien Clergue, comme s’il sortait à peine de ce mirage.

On peut actuellement voir une partie de son œuvre au musée Réattu d'Arles, jusqu'au 4 janvier 2015.

Eric LORET et Brigitte OLLIER