• Les femmes, grandes oubliées du scrutin tunisien ?

    15 octobre 2011

    Les femmes, grandes oubliées du scrutin tunisien ?

     

    Des Tunisiennes lisent les affiches de campagne à Tunis, le 1er octobre. Fethi Belaid/AFP

    "Où sont les femmes ?", interpelle le blog L'observatoire politique tunisien. A la tête des listes électorales, celles-ci brillent en effet par leur absence. "Elles étaient pourtant nombreuses, les personnalités politiques, à se réjouir de cette décision au lendemain du 11 avril 2011, lorsque le gouvernement tunisien de transition votait une loi révolutionnaire instituant la parité totale et l’alternance obligatoire dans le processus électoral", raille le blog.

    Cinq mois plus tard, au moment du dépôt des listes, force a été de constater que la représentation des femmes était loin d'être assurée. "Elles ne représentent que 5 % des têtes de liste, ce qui réduit énormément leurs chances de participer à l’élaboration de la nouvelle Constitution et donc à la consolidation de leurs acquis", constate amèrement la journaliste Hanene Zbiss pour l'hebdomadaire en ligne Réalités.

    Le 30 septembre, la journaliste assistait à une conférence organisée par la Ligue des électrices tunisiennes sur le thème : "la présence féminine dans le processus électoral entre la théorie et la pratique". Une ligue fondée après la révolution "par un groupe de femmes unies dans la conscience de l'importance du rôle des femmes dans le soutien de la pratique électorale", note Najoua Hizaoui dans un article pour La Presse. Lors de cette rencontre, sa présidente Narjès Loukil a précisé que "le nombre des femmes inscrites aux élections s'élève à 20 %, dont 5 % sont têtes de liste. Autre indicateur, les femmes âgées entre 18 et 30 ans représentent 51 % des inscrites".

    Un triste bilan que déplore également l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) qui, dans un communiqué en arabe publié sur sa page Facebook, y voit une justification supplémentaire pour constitutionnaliser les droits des femmes, en inscrivant notamment dans la Constitution l'égalité pleine et l'égalité des chances entre les femmes et les hommes.

    POLITIQUE POLITICIENNE

    Tableau sur la parité dans les têtes de liste (Observatoire politique tunisien)

    A qui la faute ? A la "politique politicienne", répond l'Observatoire politique tunisien. "La quasi totalité des partis politiques a fait le choix de s’asseoir sur cette avancée historique craignant le caractère soit disant dérangeant que pourrait représenter une tête de liste féminine aussi bien dans les régions côtières que dans les régions de l’intérieur", poursuit-il.

    Seul acteur politique à faire mentir cette fâcheuse tendance : le Pôle Démocrate Moderniste (PDM), une coalition de partis politiques (Ettajdid ; Parti Socialiste de Gauche ; Parti Républicain et La Voie du Centre) et d'initiatives citoyennes (Appel pour un pôle démocratique culturel ; Assez de divisions, Allons de l’avant ; l’Initiative Citoyenne ; le Collectif National des Indépendants du PDM et la Ligue des indépendants progressistes), qui a présenté des listes paritaires sur l’ensemble du territoire. "Ce positionnement affirmé et l’écart symbolique qui les sépare des autres partis, les place résolument en tête des partis progressistes", salue l'Observatoire.

    Nombre de partis politiques se sont défendus en répondant que la parité était respectée sur les listes. Et concernant le non-respect de la parité parmi les têtes de liste, la candidate Maya Jribi du PDP a expliqué que lors de la constitution des listes, "nous avons été confrontés à l’hésitation des femmes elles-mêmes. Elles participent mais ne se mettent pas en avant". Et d'ajouter : "il ne s'agissait pas de placer des femmes pour la galerie". Or, rétorque l'Observatoire, la parité n'est pas juste un slogan de campagne. "Dans la mesure où les régions auront, au mieux, dix sièges à attribuer et qu’il y a un nombre très important de listes, seules les têtes de listes à quelques exceptions près auront une chance d’être élues. Si les têtes de listes sont toutes des hommes, comment les partis peuvent ils parler de parité ou de volonté paritaire…"

    MARGINALISATION MÉDIATIQUE

    Des militantes du parti islamiste Ennahda à Tunis, le 1er octobre.

    Loin d'arranger les choses, la représentativité des femmes politiques pendant la campagne électorale est loin d'être à la hauteur des espérances. Dans son deuxième rapport du Monitoring Media, pour la période allant du 1er au 25 septembre, l'ATFD, déplore la marginalisation dans les médias des femmes impliquées dans la vie politique. Une marginalisation qui touche également les femmes issues de la société civile. "L’ATFD est absente dans les médias. Il y a un blackout total contre-nous", a lancé Meriem Zeghidi, membre des femmes démocrates, lors de la présentation à la presse du rapport à laquelle le journal électronique Kapitalis a assisté.

    Selon ce rapport, les femmes politiques n’occupent que 0,51 % de l’espace dévolu à la campagne par les principaux journaux tunisiens. Leur représentation a ainsi baissé par rapport aux résultats donnés dans le premier rapport couvrant la période du 1er au 25 août. "C’est un déni de réalité. Malgré la parité entre hommes et femmes et le rôle de premier plan joué par les femmes dans la période de pré-campagne, ça continue !", a déploré Sana Ben Achour, coordinatrice générale du monitoring et ancienne présidente de l’ATFD.

    Sur les radios, la place dévolue aux femmes politiques plafonne à 1,64 %, tandis que les chaînes de télévision ne leur réservent que 0,56 % de leurs plages de programmation à forte audience, note Kapitalis. "C’est vraiment catastrophique", assène Mme Ben Achour. Les médias tunisiens semblent ainsi loin d'avoir pris en compte le principe de parité au sein de la Constituante.

    QUELQUES FEMMES CANDIDATES

    Qui sont donc ces femmes tunisiennes qui se portent candidates à l'élection pour l'Assemblée constituante ? Quelques-unes sont à découvrir dans les différents contenus réalisés sur LeMonde.fr à l'occasion de ces élections, comme les deux blogueuses candidates sur la liste indépendante Sawt Mostakel ou encore ces candidates interviewées et photographiées par le photographe Nicolas Fauqué pour Le Monde.

    Capture d'écran de la page Facebook de Sadika Keskes

    Un portrait de quelques femmes têtes de liste a également été réalisé par la journaliste Hanène Zbiss. Parmi elles, se trouve notamment l'artiste Sadika Keskes, qui a choisi d'intégrer l'Union populaire républicaine (UPR, sur Facebook) dont elle est tête de liste dans la circonscription Tunis 2. "Un parti dont les idées correspondent aux siennes, à savoir le changement des mentalités à travers les actions culturelles, la gratuité des soins pour tous les Tunisiens et la promotion des droits de la femme notamment à l’intérieur du pays", note Hanène Zbiss. Elle avait déjà initié récemment l'action "Femmes, retroussez vos manches", appelant les femmes à se réunir en groupes de discussion sur tout le territoire. Sa priorité : la promotion de la situation de la femme rurale.

    Capture d'écran de Souad Abderrahim sur le site de Radio Mosaique

    Souad Abderrahim est tête de liste dans la circonscription Tunis 2 du parti islamiste Ennahda. Une candidature-surprise. "Mettre une femme, non voilée, pharmacienne et propriétaire d’une société de vente en gros de médicaments, dans une circonscription clé où tous les ténors seront en lice (Néjib Chebbi, Abdelfattah Mourou, Ahmed Brahim…) était un choix stratégique par le parti islamiste pour convaincre les électeurs de son ouverture", analyse Hanène Zbiss. Ancienne militante et membre du bureau exécutif de l'Union générale des étudiants de Tunisie (UGET), au milieu des années 80 et début 90, elle avait alors été emprisonnée 15 jours. Ce n'est qu'avec la révolution qu'elle a renoué avec le militantisme politique. Elle adhère aux idées du parti islamiste concernant la condition de la femme tunisienne "car pour elle, Ennahdha défend les acquis du Code du statut personnel et compte les consolider".

    Capture d'écran d'une photo de Bouchra Elhaj Hamida

    Bochra Belhaj Hamida est tête de liste pour le parti Ettakattol à Zaghouan, sa ville natale. Avocate et grande figure du féminisme tunisien, Mme Belhaj Hamida a toujours rêvé de devenir présidente de la République. Ex-présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates, elle a choisi de rejoindre Ettakattol. "Je me suis sentie plus proche de ses idées mais ce qui a surtout motivé mon choix c’est la personnalité de Mustapha Ben Jaâfar et ses qualités d’homme politique", a-t-elle confié à Hanene Zbiss. "La femme doit aujourd’hui lutter pour avoir l’égalité dans la citoyenneté et dans la participation à la vie politique", estime-t-elle. "L’arrivée même d’une seule candidate à l’Assemblé constituante est une réussite pour toutes ! »

    Capture d'écran d'une émission en présence de Saida Garrach

    Saida Garrach est tête de liste à Mahdia du Mouvement des Nationalistes Démocrates (MND). Originaire de la ville, Mme Garrach est avocate et militante de longue date pour les droits des femmes au sein de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates. N'ayant pas réussi à coaliser une liste indépendante, elle a naturellement rejoint le MND. "Le MDN était une des forces présentes et actives au sein de l’université tunisienne depuis les années 80. Il a une approche qui défend la justice sociale et l’égalité des genres et une vision claire de la gestion du pouvoir politique auxquelles j’adhère complètement", a-t-elle confié à Hanene Zbiss. Elle estime qu'il y a un énorme travail à réaliser auprès de la classe politique, restée très machiste. Elle milite pour l’inscription des droits de l'homme dans la Constituante.


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