• MEXIQUE : Journalisme de guerre à Ciudad Juárez

    MEXIQUE : Journalisme de guerre à Ciudad Juárez

    Elles couvrent parfois jusqu'à vingt assassinats et trois enterrements par jour. Trois journalistes ont raconté leur quotidien dans cette ville gangrenée par la violence, où les assassinats de femmes sont monnaie courante.

    07.12.2011 | Luis Prados | El País

     

    Sur le gilet : "Presse". Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexique.

    Sur le gilet : "Presse". Dessin de Boligán paru dans El Universal, Mexique.

    A cause de la violence, le journalisme a changé. La peur a fait fuir les sources. Il a fallu renoncer à l'exclusivité et à signer ses articles. Publier telle vidéo ou telle affiche est devenu trop risqué. Tout comme décrocher le téléphone. Alors il a été décidé de travailler en équipe avec la concurrence. Les journalistes et les photographes arrivent ensemble sur le lieu du crime et repartent ensemble.

    Trois journalistes du quotidien El Diario à Ciudad Juárez - Rocío Gallegos, Luz del Carmen Sosa et Sandra Rodríguez - ont révolutionné avec leurs collègues le journalisme mexicain, celui des reporters, à Ciudad Juárez, épicentre de la criminalité au Mexique et territoire du féminicide. Et elles en ont parlé, le 1er décembre, au festival du livre de Guadalajara.

    "C'est affreux, cette angoisse que l'ont ressent quand on pense que le lendemain matin, l'édition papier sera publiée, et on ignore ce qui pourra nous arriver dans les heures qui suivent," explique Luz Sosa, chargée des affaires policières. Elle a hérité du poste après le meurtre de son confrère, Armando Rodríguez. Il avait subi des menaces en février 2008 et il est mort en novembre de la même année. Il est déjà arrivé que Lucy Sosa couvre 20 assassinats entre 7 heures et 15 heures, et sa journée habituelle compte en général trois enterrements.

    "Souvent, les tueurs à gages surveillent la scène du crime et demandent aux photographes de zoomer sur les corps pour s'assurer que l'ennemi est bien mort, raconte Sandra Rodríguez. Les mesures de protection sont insuffisantes, ajoute-t-elle, un gilet pare-balles ne protège pas contre les kalachnikovs."

    "On nous considère comme des correspondants de guerre, mais ce n'est pas ce que nous sommes. Nous ne savons pas qui se bat contre qui, ni où se trouve le front," explique Rocío Gallegos, qui dirige l'équipe de 14 journalistes du quotidien. "Un jour, ma famille m'a fait asseoir dans le salon et m'a dit : on est en danger à cause de toi, mais on te soutient. A la rédaction, il nous arrive de pleurer sans raison, mais aussi de nous disputer, de nous quereller."

    A Ciudad Juárez, la violence a pris une ampleur incontrôlable au début de l'année 2008. Le cartel de Sinaloa, dirigé par Joaquín "el Chapo" Guzmán, a commencé à s'attaquer au territoire du cartel de Juárez. 9 000 personnes sont mortes ces trois dernières années dans l'Etat de Chihuahua (au nord du pays), dont 6 000 à Ciudad Juárez, qui compte 1,3 million d'habitants. Trois pour cent des cas seulement ont fait l'objet d'une enquête. Dans cette région du monde, tuer ne semble pas avoir de conséquences.

    En septembre 2010, un autre journaliste du quotidien, Luís Carlos Santiago, a été assassiné. Suite à sa mort, un éditorial intitulé "Que nous voulez-vous ?" est paru le 16 septembre. Adressé aux narcotrafiquants, ce cri d'impuissance, un véritable appel au secours, a fait le tour du monde.

    Les trois femmes ont décidé de continuer à exercer, convaincues que "la meilleure façon de se protéger est de continuer à chercher" ce que cachent les assassinats, même si les autorités bloquent l'accès à l'information, si l'armée refuse de reconnaître les cartes de presse et si les compagnies d'assurance rechignent dès qu'il s'agit de couvrir les journalistes. Elles ont créé une base de données des personnes assassinées : la violence se concentre dans les quartiers les plus pauvres de la ville, la plupart des victimes ont moins de 25 ans et les balles meurtrières sont en général tirées par des kalachnikovs. Grâce à leur intransigeance, les habitants de Ciudad Juárez ont retrouvé confiance en la presse. Les familles s'adressent aux journalistes pour retrouver leurs proches, morts ou disparus. 

    Pourquoi continuer ?  "Je suis arrivée à Ciudad Juárez il y a 21 ans, raconte Rocío Gallegos, et je me dois à moi-même, en tant que journaliste, de raconter ce qu'il se passe. Je veux que mes enfants grandissent dans une ville meilleure." Quant à Sandra Rodríguez, qui publie en février prochain Juárez, fábrica del crimen [Juárez, fabrique du crime], aux éditions Planeta, elle répond avec la passion typique du journaliste : "Mes confrères d'El Paso (Texas), une ville très sûre, ont un mal fou à trouver des sujets à traiter."

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