• Sima Samar, l’égérie de la lutte des femmes afghanes

    Sima Samar, l’égérie de la lutte des femmes afghanes

    La femme de la semaine | LEMONDE | 01.10.11 | 08h15

    Sima Samar, présidente de la Commission indépendante pour les droits de l'homme en Afghanistan (CIDHA).

    Sima Samar, présidente de la Commission indépendante pour les droits de l'homme en Afghanistan (CIDHA). Sandra Calligaro

     

    Kaboul, envoyé spécial - Sima Samar sourit beaucoup. Elle éclate parfois même de rire, mélange de candeur et d'ironie dont les Afghans usent à merveille face à l'adversité. "Je reste optimiste, clame-t-elle, car nous n'avons pas le choix !". "Optimiste" quand gronde la guerre alentour… S'il fallait un indice de la dépression ambiante, il est là, au seuil de sa porte: un garde du corps en kaki, fusil semi-automatique en bandoulière. L'homme est nerveux tandis qu'elle, châle blanc flottant sur sa frange grise, yeux clairs derrière ses lunettes, pantalon noir à fines rayures blanches, sourit pour le rassurer.

     

    Présidente de la Commission indépendante pour les droits de l'homme en Afghanistan (CIDHA), Sima Samar sait mieux que quiconque la menace qui l'entoure. Les coups de téléphone d'intimidation, c'est elle qui les reçoit au cœur de la nuit. Mais voilà : quarante années d'incessants combats l'ont cuirassée. Elles ne sont pas nombreuses, les Afghanes, à conseiller –certes en privé - la vasectomie aux hommes à la naissance du quatrième enfant! L'ex-militante d'extrême-gauche devenue égérie de la société civile afghane s'est forgée dans les orages. Assise dans un fauteuil de son bureau de Karte Se, un faubourg de Kaboul, elle n'est pas du genre à plastronner. Il faut lui arracher les détails de son farouche passé.

    Née en 1957 dans la province de Ghazni (centre-est), Sima Samar s'est engagée en politique très jeune. Elle n'avait pas treize ans qu'elle s'agitait déjà dans un cercle maoïste de son lycée. Pourquoi Mao ? Parce que chez elle, la révolte ne pouvait être que radicale. "Je m'insurgeais contre les discriminations que je subissais en ma double qualité d'Hazara et de femme". Les Hazaras chiites sont une minorité (autour de 10% de la population) historiquement opprimée en Afghanistan par la majorité sunnite. "Nous avons toujours été des citoyens de seconde zone", grince-t-elle. Quant au sort des femmes afghanes, elle le subissait "y compris dans [sa] propre famille".

    Alors forcément, quand lui parvient l'écho assourdi d'appels à abattre le vieux monde, la jeune Sima s'embrase. Et lorsqu'elle débarque à Kaboul pour y étudier la médecine, elle rejoint très naturellement les cellules des petits soldats de la Révolution. Les pugilats étaient alors féroces avec les deux autres courants qui mobilisaient les campus en ces années 1970 : les communistes pro-Moscou et les jeunes islamistes.

    A partir de 1978-1979, tout devient beaucoup plus sérieux et tragique. Le parti communiste d'obédience soviétique s'empare du pouvoir par un coup d'Etat - prélude à l'invasion de l'Armée rouge - et Sima Samar s'active comme jamais. Le jour, elle participe à des manifestations estudiantines contre les Russes, durement réprimées. La nuit, elle peint sur les murs des slogans contre l'occupation. Autour d'elle, des camarades disparaissent. C'était la terreur mais, confesse-t-elle, ses amis luttaient alors pour un idéal. "Il y avait à cette époque un sens de la responsabilité civique, qui a aujourd'hui disparu en Afghanistan".

    A partir de 1984, la pression devient insoutenable et Sima Samar s'exile au Pakistan. Elle y demeurera dix-sept ans. A Quetta (Balouchistan), la jeune médecin œuvre dans les camps de réfugiés afghans. Elle fonde Shuhada, une organisation non gouvernementale (ONG) vouée à soigner les femmes et les filles, dont la renommée commence à s'étendre. Parallèlement, elle milite dans le mouvement féministe radical Rawa (Revolutionary Afghan Women Association), un groupe issu de ce qu'il reste du maoïsme afghan mais dont elle se sépare en 1989, lassée des querelles intestines. "C'était des hommes qui contrôlaient l'organisation !" rigole-t-elle aujourd'hui.

    A cette époque déjà, elle est menacée par le Hezb-e-Islami, un parti fondamentaliste de la résistance qui s'emploie à éliminer les personnalités progressistes chez les exilés. Un avant-goût de la tragédie qui attend son pays. Après l'espoir soulevé par le départ des Russes en 1989 puis l'effondrement du régime communiste de Kaboul en 1992, une sanglante guerre civile oppose les factions politico-ethniques de la résistance, ouvrant la voie à la conquête des talibans en 1996. Sima Samar continue de se rendre en Afghanistan, principalement à Bamiyan, capitale du Hazaradjat ("Pays des Hazaras") longtemps restée autonome par rapport à Kaboul "talibanisé". Dans ses valises, elle emmène des colis de contraceptifs au nom du nécessaire planning familial !

    Au lendemain de la chute du régime taliban fin 2001, précipitée par les attentats du 11-Septembre, elle rentre au pays avec les honneurs. Son œuvre accomplie dans les camps de réfugiés afghans du Pakistan n'avait pas échappé aux nouveaux maîtres de Kaboul parrainés par Washington. Elle est un peu la caution féminine de la "reconstruction" de l'Afghanistan post-taliban. La voilà vice-présidente de la République – à titre provisoire – et ministre de la condition féminine. Illusion ? Sima Samar se heurte vite aux franges islamistes du nouveau régime de Hamid Karzaï, lesquelles l'accusent en 2003 d'être la " Salman Rushdie d'Afghanistan ". Durant un mois, sa maison dut être gardée par des soldats turcs de l'OTAN. Quand Karzaï l'éconduit – la même année - du ministère des droits de la femme, elle ne se bat pas : elle a compris l'impotence de la structure.

    On lui propose alors de créer une commission " indépendante " des droits de l'homme. En dépit de son nom, l'organisme est lié à l'Etat : ses dirigeants sont nommés par le palais présidentiel. Sima Samar doit son poste à Karzaï. Mais leurs rapports sont distants. " Il ne m'aime ni me hait ", dit-elle. La commission s'efforce d'imposer son indépendance de facto. Elle dénonce les abus du régime ainsi que les " victimes collatérales " des raids de l'OTAN. Dans la mouvance des droits civiques de Kaboul, Sima Samar est respectée même si des voix critiques s'élèvent pour regretter ses combats perdus. Elle aura ainsi échoué à imposer des poursuites judiciaires contre les ex-seigneurs de la guerre coupables de crimes contre l'humanité. La "justice de transition" est restée un songe creux. Mais Sima Samar, seule, ne peut changer l'Afghanistan. Elle se sent parfois bien isolée. Et "optimiste" malgré tout.


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