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Modifié le 22-02-2013 à 11h50
Édité et parrainé parMélissa Bounoua

DSK vu par Marcela Iacub : les bonnes feuilles sont publiées par "Le Nouvel Observateur" le 21 février 2013 (LE PLUS)
Il y a des gens qui construisent leur vie autour d'un tas de principes, je n'en suis pas. À part, peut-être, celui-ci : les idées sont plus importantes que les personnes. Elles les dépassent, elles les éclipsent, elles valent davantage.
C'est en tout cas à ce "précepte" que je m'accroche depuis jeudi matin, depuis que j'ai appris que Marcela Iacub, soit l'une des intellectuelles françaises et contemporaines que j'apprécie le plus, avait, selon toute vraisemblance, pété un plomb.
En l'espèce : annoncer publiquement qu'elle avait eu une liaison avec Dominique Strauss-Kahn, qu'elle en avait fait un livre et qu'il sortait la semaine prochaine.
Un coup médiatique ?
Sur le volet liaison, évidemment, je n'ai rien à dire, rien de plus que les jaseries qui peuvent vous sortir de la cervelle quand vous apprenez qu'une personne que vous appréciez coïte ou a coïté avec une autre que vous n'appréciez pas. C'est un réflexe, c'est parfaitement idiot, comme si les qualités d'un individu (ou ses défauts) étaient sexuellement transmissibles, ou sexuellement épuisables. Comme si, aussi, les choix sexuels et sentimentaux d'une personne disaient quoi que ce soit de sa valeur, de son intérêt, et des raisons de votre attachement à elle. On peste un bon coup, et on passe à autre chose. On se raisonne, comme on dit.
Non, l'aspect le plus pénible de l'affaire (le plus triste, car je crois bien ressentir de la tristesse), c'est de voir qu'en un seul livre, en un seul coup médiatique motivé – eh bien, motivé par je ne sais pas trop quoi, en fait : une maladie égotiste ? un désir de célébrité ? des impôts à payer ? – Marcela Iacub occulte toutes les idées qui m'avaient attachée à sa pensée. Des idées qui m'avaient incitée à écrire des articles sur elle, à l'interviewer à plusieurs reprises et à lui demander une préface pour un de mes livres.
Sans doute que son refus avait eu des raisons "profondes" assez pragmatiques et matérielles (mon éditeur ne rémunérait pas les préfaces, du moins pas à hauteur de ses "prétentions" ), mais sa justification "officielle" m'avait beaucoup plu : en substance, elle m'avait répondu que mon livre n'avait pas besoin d'être adoubé, qu'il se suffisait à lui-même, qu'il ne nécessitait pas de garde-fou, pas de tuteur.
Aujourd'hui, Marcela Iacub voudrait que son "Belle et Bête" se suffise à lui-même. D'où son choix de ne donner qu'une seule interview (mais en grandes pompes), de ne pas se lancer dans une "tournée de promo" et de laisser ses lecteurs, ses critiques, se faire leurs idées comme des grands. Sans le support "personnel" qui, selon mon bon principe, n'arrive pas à la cheville des arguments développés, des directions prises, entrevues, ou des positions défendues.
Le livre ne se suffit pas à lui-même
Le problème, c'est que je ne vois pas très bien sur quoi il est ici possible de s'appuyer, à part sur toute une flopée d'explications plus personnelles, plus affectives, voire (soyons fous) plus psychanalytiques les unes que les autres. Parce que son texte et les ambitions qu'il traduit sont tout simplement complètement nuls. Pour parler poliment.
Faire le portrait d'un "cochon" ? D'un jouisseur bas du front obnubilé par son propre et immédiat et bon plaisir, au détriment de tout le reste et de tous les autres ?
Su-per.
S'interroger sur son histoire d'amour ? Comprendre comment une femme si belle, si admirable, si dense, si slurp-slurp-slurp-que-moi-même-je-m'aime-trop, a pu s'éperdre pour un tel "soudard", consommateur compulsif de ces "femmes (...) laides et vulgaires", capable de générosité "envers toute femme pour autant qu'elle ait les organes adéquats" ?
Trop su-per.
Faire peur, une énième fois, à la Frrrance qui, avant même d'être passée aux urnes, allait sans conteste-c'est-sûr-c'est-plié-tu-vas-voir, faire de ce "cochon" son président ?
Trop, trop su-per. Vraiment. On tient là le sujet du siècle, coco, servi en plus par un style absent (de ce que l'on a pu lire dans les "bonnes feuilles"). On n'en demandait pas tant.
Heureusement que l'édition est menacée et que c'est Gutenberg qu'on assassine avec la dématérialisation/fast-foodisation/internetisation des contenus. Avec des projets éditoriaux si radicaux, le secteur celluloso-centré peut dormir sur ses deux oreilles, il a trouvé son sauveur. Enfin, sa sainte, scoute toujours prête à faire du bouche à bouche aux causes les plus perdues.
Une énième publication
Jeudi matin, en apprenant la nouvelle, mon cerveau s'est confortablement engagé sur les rails de la dissonance cognitive, ou plutôt de ses modes de réduction : j'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait d'un canular. Que Iacub avait tout inventé et embarqué la maison-mère dans un procédé littéraire et fictionnel qui la fascine : le mentir-vrai, déjà mis en œuvre dans deux de ses ouvrages antérieurs, et pour lesquels j'ai une tendresse particulière. Mais les communiqués d'Anne Sinclair et de Dominique Strauss-Kahn ont bien vite prouvé que la farce était malheureusement réelle. Trop réelle.
Pour l'instant, le seul (minime) intérêt que j'entrevois à l'initiative de Marcela Iacub, c'est qu'elle aura réussi, encore une fois, à se faire détester des féministes les plus prévisibles : entre femmes, on adore se détester. Entre féministes, on adore se débusquer une traîtresse et la détester en commun. Rien de mieux pour resserrer les liens, motiver les troupes, battre le rappel, souder le collectif...
Par contre, la pensée libertaire et pluraliste de Iacub, sa volonté de banaliser (dans le meilleur sens du terme) la sexualité, ses rêves de libérer les femmes du fardeau de la reproduction (et donc de leurs automatismes sexualo-conjugaux remplis d'hommes plus vieux, plus diplômés, plus glorieux, bref, de leur destin d'ombre), son abstraction, son artificialisme, etc. Des modes de penser loin d'être répandus, consensuels et même "faciles" à appréhender et à transmettre, mais ô combien salutaires et dans lesquels j'avais tant de bonheur à me reconnaître... Tout cela me semble aujourd'hui pathétiquement décrédibilisé. Balayé par une énième midinette, qui a voulu jouer les énièmes infirmières d'un énième sale type, et qui a décidé d'en pondre un énième bouquin.
Ce qui fait que, oui, plus que jamais, j'aime à croire que les idées dépassent les personnes.