"Pour sauver la Moulouya, nous, les écolos, attendons que le roi fasse l'arbitrage au nom de la nouvelle constitution"
Najib Bachiri est président de l’association Humain et environnement à Berkane, une ville de la région de l’Oriental, dans le nord-est du Maroc.
Le 15 juillet, une personne est venue me voir au siège de l’association à Berkane avec un poisson mort à la main. Il voulait m’informer d’un ‘problème’ dans les eaux de la Moulouya. Avec les autres membres du collectif, nous avons longé le rivage depuis l’embouchure du fleuve, dans la mer Méditerranée, pour remonter à la source de la contamination. Sur des dizaines de kilomètres, j’ai vu toutes sortes de poissons morts. Après 50 km, nous sommes arrivés au niveau de l’Oued Zebra, un affluent situé près de la ville de Zaïo. A cet endroit, le fleuve dégageait une odeur irrespirable, l’eau était noire et très chaude. Non loin de là, il y a Sucrafor, une raffinerie de sucre.
"Ce n’est pas un hasard si les poissons sont morts à la fin de la campagne betteravière de l’usine"
Selon nous, c’est évident que les poissons ont été intoxiqués par des produits chimiques rejetés par l’usine. Mais le directeur du Sucrafor, que nous avons rencontré le 20 juillet,
refuse d’admettre que les déchets de son entreprise sont toxiques. Il nous a dit que nous n’avons aucune preuve et que seule la chaux [et pas de produit chimique] était utilisée dans le processus de raffinage de la betterave. Selon lui, l’Office national des eaux potables (ONEP), qui rejette ses eaux usées dans la Moulouya, pourrait être à l’origine de la pollution. Mais si c’était le cas, le problème s’étalerait sur toute l’année et n’apparaîtrait pas soudainement au moins de juillet, à la fin de la production du sucre
[Le site de Cosumar indique que la campagne betteravière démarre en mai et s’étale en moyenne sur une période de trois mois]. Ce n’est pas un hasard si les poissons sont morts à cette période. Sucrafor est responsable d’un crime écologique.
[FRANCE 24 a tenté de contacter le directeur de Sucrafor. Pour l'instant, nous n'avons pas eu de réponse].
"Des paysans m’ont dit que leurs brebis étaient mortes après avoir bu l’eau de la Moulouya"
Des agents de la gendarmerie royale ont fait des prélèvements qui sont actuellement à l’étude dans leur laboratoire à Rabat. Nous attentons les résultats des analyses et si Sucrafor est bien à l’origine de la catastrophe, nous mènerons l’affaire devant les tribunaux. Mais en attendant, les riverains de la Moulouya sont très inquiets. N’ayant aucune information, les paysans n’ont pas irrigué leurs parcelles craignant que l’eau du fleuve ne contamine les cultures de melons et de pastèques, prédominantes dans la région. Et ce n’est pas tout. Des paysans nous ont dit que leurs brebis étaient mortes après avoir bu l’eau de la Moulouya.
"Je vois cette catastrophe comme un test pour le roi et sa nouvelle Constitution"
En tant que défenseur de l’environnement, je vois cette catastrophe comme un test pour le roi et sa nouvelle Constitution qui a élargi les droits environnementaux de ses sujets. L’écologie est un concept vraiment nouveau dans le monde politique marocain. C’est devenu une mode mais qui ne change rien à la réalité. Les deux partis écologistes du pays restent silencieux sur cette affaire. Il existe aussi un ministère en charge de ces questions, mais sa dénomination est assez comique : c’est le ministère de l’Energie et de l’Environnement [ministère de l’Energie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement] et il est plus actif dans son premier domaine de compétence !
Lors de son discours, le roi a insisté sur le retard que le Maroc avait à rattraper pour respecter les Conventions internationales dont il est signataire.
Je pense ici à la Convention de Ramsar [C’est la Convention sur les zones humides d’importance internationale, en vigueur depuis 1975,
a été signée par le Maroc en 1981.
Il s’agit d’un traité international qui vise à respecter la conservation des ressources en eaux des pays signataires]. Pour sauver la Moulouya, nous attendons que le roi fasse l'arbitrage au nom de la nouvelle constitution, si les autorités compétentes restent passives face à cette affaire."
Ce billet a été rédigé avec la collaboration de Peggy Bruguière, journaliste à FRANCE 24.