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Aux Etats-Unis, un Blanc se dit « caucasien ». Et un terroriste musulman n’a pas l’habitude d’être caucasien. Les deux frères suspects sont d’origine tchétchène, ils viennent du nord du Caucase ; ils sont aux Etats-Unis depuis des années ; ils ne collent pas avec le portrait-robot du terroriste tel qu’il a été façonné dans la mythologie collective depuis le 11 Septembre 2001.
Le père des deux suspects de Boston s’appelle Anzor Tsarnaev. C’est un Tchétchène du Kirghizstan, mécanicien automobile. Il est revenu avec sa famille dans le Caucase en 2001, dans le Daguestan, pour un an seulement. Puis il a émigré aux Etats-Unis, il y a une dizaine d’années, accompagné de sa femme, de ses deux filles et ses deux fils.
Né au Kirghizstan, Dzhokhar Tsarnaev, le plus jeune des deux fils (arrêté vendredi soir au terme d’une chasse à l’homme spectaculaire) n’avait donc que neuf ans en arrivant aux Etats-Unis. Il est allé à l’école américaine, puis à l’université... Là encore, le profil du suspect ne colle pas bien avec l’image des Etats-Unis comme pays « intégrateur ».
Que faisait cette famille tchétchène au Kirghizstan, une région d’Asie centrale éloignée du Caucase ? Elle doit cela à la décision criminelle de Staline qui, en février 1944, décida de déporter tous les Tchétchènes vers l’est de l’URSS, considérant qu’ils collaboraient avec les Nazis. Les Tchétchènes avaient en effet tenté, à la faveur de la guerre, de prendre leur indépendance.
Des dizaines de milliers de personnes ont péri de faim ou de froid au cours de cette monstrueuse opération. C’est probablement à cette occasion que la famille Tsarnaev s’est établie à Tokmok, au Kirghizstan. Elle n’est en tout cas pas revenue pas quand Nikita Kroutchev a finalement autorisé les Tchétchènes à revenir dans leur région, dans les années 50.
Pendant les guerres des années 90, qui ont fait 100 000 à 200 000 morts, des familles sont retournées en Asie centrale. Aujourd’hui, la Tchétchénie reste une région instable, les revendications traditionnelles se mêlant désormais à une rhétorique islamiste : l’indépendance passe par le Jihad.
Il y a quelques années, le père Anzor, malade, est retourné dans le Daguestan. Ses enfants sont restés aux Etats-Unis. Si l’on en croit les premiers reportages des médias américains, les frères Tsarnaev fréquentaient la mosquée de Cambridge, mais sans afficher un islamisme radical. Leurs amis ont été très surpris d’apprendre qu’on les soupçonnait d’être les auteurs des attentats de Boston.
Les deux frères ont laissé quelques traces sur le Web, qui éclairent leur personnalité tiraillée entre un désir de réussite et d’intégration et le sentiment d’être à l’écart de la société.
L’aîné, Tamerlan Tsarnaev, a fait l’objet en 2009 l’objet d’un reportage-photo signé par Johannes Hirn pour un magazine étudiant de l’université de Boston. Il est présenté lors d’un entrainement de boxe dans son club : il préparait la « National Golden Gloves competition ».
A l’époque de l’interview, il dit avoir une fiancée italo-portuguaise convertie à l’islam, il veut devenir ingénieur, un métier pour lequel il se forme au Bunker Hill Community College. Il se présente comme « très religieux », dit ne pas fumer ni boire.
Sur une des photos, on le voit boxer torse nu avec une femme. Il précise dans un commentaire que normalement, quand il s’entraîne avec une femme, il met une chemise. Il aime le film « Borat », même si parfois certaines plaisanteries « vont un peu trop loin ».
Il dit n’avoir « aucun ami américain », précisant : « je le les comprends pas » ; mais il rêve de rejoindre l’équipe olympique de boxe pour être naturalisé américain. L’objet du reportage est précisément de montrer cette volonté de devenir citoyen par la boxe. La presse américaine, vendredi, a rapporté qu’il était le père d’une petite fille. Il a par ailleurs été arrêté il y a trois ans pour violence conjugale.
Tamerlan avait ouvert un compte sur YouTube. Il y publiait des vidéos islamistes assez exaltées, comme celle où l’on voit un imam australien fustigeant le terrible danger que représente Harry Potter, une œuvre qui diffuserait selon lui des valeurs païennes...
Le plus jeune, Dzhokhar, 19 ans, était étudiant à la Cambridge Rindge and Latin School. Il est décrit comme discret, gentil, « cool » (et même fumeur de marijuana), avec de l’humour. Lui ne boxait pas, mais excellait à la lutte.
Autant son frère est costaud est massif, autant Dzhokhar Tsarnazev est présenté comme mince et agile. Le New Yorker rapporte qu’il a été maître-nageur sur le campus de Harvard. Selon un de ses amis, Ashraful Rahman, cité par le magazine, il allait régulièrement à la mosquée mais ne semblait pas dévot. « Quand j’y pense, je me demande : a-t-il été forcé à faire cela ? Lui a-t-on lavé le cerveau ? C’est tellement loin de son caractère. »
Dzhokhar tenait un compte Twitter sous le nom de @J_tsar. Beaucoup moins religieux que le compte YouTube attribué à son frère, son fil reflète la vie d’un étudiant lambda, avec des pensées drôles et des pensées sombres. Florilège de ses tweets :
Dzhokhar Tsarnazev avait aussi ouvert l’an dernier un compte sur Vkontack, la version russe de Facebook. Dans la case « vision du monde », il a écrit « islam ». Dans la case « priorités personnelles », il a écrit « Carrière et argent ».
Les médias ont repéré qu’il avait repris quelques liens vers des sites indépendantistes Tchétchènes ou islamistes.
Son père, interrogé par Associated Press depuis la capitale du Daguestan où il se trouve, au bord de la mer Caspienne, a qualifié Dzhokhar de « véritable ange ».