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Ruskin (Floride). Ce n’est pas la misère mais ce n’est pas très loin. Avec son magasin de fripes d’occasion et son hard discounter décati, le petit centre commercial de Ruskin respire les fins de mois difficiles. Le salon de coiffure pour hommes – blancs, noirs et latinos mêlés - est la seule boutique où les clients ont tendance à sourire en sortant. Logique : les ciseaux et les rasoirs de Jack Casimir sont passés par là.
Doté d’une tchatche illimitée, le coiffeur aux dreadlocks et aux petites lunettes d’intello est une source inépuisable d’informations sur le moral et les tendances politiques des habitants de cette petite ville. Connue pour ses plantations de tomates, Ruskin est aujourd’hui partagée entre des ouvriers agricoles, généralement latinos, et les résidents des lotissements qui ont poussé récemment dans cette localité sans centre bien défini. Pour les promoteurs, l’endroit est une pépite : située au bord du golfe du Mexique, Ruskin est traversée par la route nationale US 41 qui, en 40 minutes, conduit à Tampa et à ses emplois. La tomate locale, concurrencée par celle d’Amérique latine, ne va pas fort. Et le prix des maisons a diminué de moitié depuis 2008.
La crise économique, l’employé du « Barber shop » la perçoit au quotidien : « les gens attendent davantage pour une coupe. Certains pères se font eux-mêmes la boule à zéro à domicile et n’emmènent plus que leurs enfants chez nous. Ils assurent d’abord l’indispensable : la nourriture et le carburant dont les prix augmentent. Et ça ne va pas s’arranger si les Iraniens s’énervent ».
"Toute la vie politique américaine a un rapport avec la race"
Les échos de l’année électorale résonnent entre le ronronnement des tondeuses. « D’habitude, les gens se fichaient de Washington. Ils avaient tendance à penser que le gouvernement était bien loin. Mais aujourd’hui, ils pensent que ce qui se passe à D.C. les concerne : la question des impôts revient de plus en plus dans les conversations, raconte Jack Casimir en continuant de tailler la barbe d’un client. Les gens ne comprennent pas que les élus des deux partis ne s’entendent pas pour voter des lois qui les soulagent. Ils viennent de découvrir que le millionnaire Mitt Romney [candidat à la primaire républicaine] ne payaient que 15% d’impôts alors qu’eux, qui triment pour de maigres salaires, sont taxés à 30%. Ils parlent d’injustice.
Point n’est besoin d’interroger le coiffeur sur ses opinions politiques. Devançant la question, il les proclame devant tous les clients. « Avec l’élection d’Obama, un rêve est devenu réalité. On a eu l’impression de faire l’histoire. Quatre ans plus tard, on s’aperçoit qu’un seul homme ne peut pas changer le cours des choses dans ce pays », dit cet Américain né de parents dominiquais. Va-t-il pourtant se mobiliser à nouveau ? « Evidemment ! Nous savons qu’il a besoin de quatre ans de plus. D’ailleurs, il a de la chance : aucun des prétendants républicains n’est à la hauteur du job ».
Jack Casimir considère la médiocrité de Mitt Romney et de Newt Gingrich comme « une chance » pour le président sortant. Selon lui, elle met en valeur son intelligence et son éloquence. Pourtant, il n’est pas loin de considérer les insuffisances des adversaires comme une manifestation de racisme : « C’est humiliant, considère-t-il : ils n’ ont pas trouvé d’opposants à sa hauteur, comme s’ils ne le prenaient pas au sérieux. D’ailleurs ils se fichent de lui en l’appelant « le président des food stamps [l’aide sociale] . Le message est subliminal : en réalité, ils veulent dire : « on va virer ce Noir ».
L’élection d’Obama n’aurait-elle pas permis de dépasser la question raciale ? L’homme au ciseau agile et à la langue bien pendue n’en croit rien : « Tout dans la vie politique américaine a un rapport avec la race, assène-t-il. La preuve ? Les républicains répètent sans cesse qu’« ils veulent prendre la Maison Blanche à Obama pour « remettre l’Amérique sur les rails » ».