Le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgu a assuré jeudi à son homologue américain
Chuck Hagel que Moscou n’envahirait pas l’est russophone de l’Ukraine, a annoncé le Pentagone.
«Les troupes (russes) qui sont massées le long de la frontière (avec l’Ukraine) y sont pour mener
des exercices et n’ont aucune intention de traverser cette frontière pour entrer en Ukraine», a affirmé
lors d’un entretien téléphonique Sergueï Choïgu, promettant aussi que ces soldats ne mèneraient
«aucune action agressive».
Chuck Hagel lui a demandé combien de temps «l’exercice» militaire en question durerait, mais son homologue russe«n’avait pas de calendrier précis sur cette question», a poursuivi le porte-parole du Pentagone, le vice-amiral John Kirby.
L’Ukraine répondra «militairement» à toute tentative russe d'«annexer»
les régions de l’Est pro-russe du pays, a déclaré jeudi à Bruxelles le Premier
ministre ukrainien Arseni Iatseniouk (photo AFP), selon le site du
gouvernement. «Je veux avertir officiellement la Russie : nous répondrons
fermement y compris par des moyens militaires à toute tentative de s’emparer
de l’Ukraine, de faire franchir la frontière aux troupes russes ou d’annexer les régions de l’Est ou les
autres», a déclaré le chef du gouvernement.
Un groupe d’hommes armés s’est emparé jeudi de la corvette ukrainienne Ternopil, à l’ancre à
Sébastopol, a annoncé le porte-parole du ministère ukrainien de la Défense en Crimée Vladislav
Seleznev. «Des grenades assourdissantes ont été utilisées lors de l’attaque et on a entendu des
rafales d’armes automatiques», a-t-il dit à l’AFP, ajoutant qu’il ignorait le sort de l’équipage,
n’ayant pas de liaison avec lui.
Sur Facebook, Vladislav Seleznev avait expliqué que des miliciens pro-russes et des soldats russes
avaient bloqué l’accès à la zone, tandis qu’un bateau avec des hommes armées s’approchait du
Ternopil pour le prendre d’assaut. Il n’a pas précisé si les forces russes s’étaient également emparées
du Slavoutitch, une autre corvette ukrainienne stationnant à côté du Ternopil.
L’AFP a tenté sans succès de joindre au téléphone un officier à bord du Slavoutitch. Un peu plus tôt
dans la journée de jeudi, le commandant de la flotte russe en mer Noire, Alexandre Vitko, était monté
à bord du Slavoutitch dans l’intention de négocier une reddition. Les deux corvettes étaient bloquées
ces derniers jours dans le port de Sébastopol par la marine russe et s’étaient éloignées l’une et l’autre
du quai dans le but d’éviter une attaque.
Le chef de la diplomatie allemande Frank-Walter Steinmeier(photo AFP)
fera samedi une visite en Ukraine pour rencontrer les autorités de Kiev et
visiter la région pro-russe de Donetsk (est), a indiqué jeudi le ministère
ukrainien des Affaires étrangères. «Une visite officielle de Frank-Walter
Steinmeier en Ukraine est prévue le 22 mars», a déclaré le porte-parole
de la diplomatie ukrainienne Evguen Perebyïnis cité par l’agence Interfax-Ukraine.
Il va rencontrer à Kiev le président par intérim Olexandre Tourtchinov et le Premier ministre
Arseni Iatseniouk, avant de se rendre à Donetsk où il discutera avec le gouverneur Serguiï Tarouta,
selon le même source.
De son côté, le président du Parlement européen Martin Schultz (photo AFP) a estimé que la crise
déclenchée par le rattachement de la Crimée à la Russie fait renaître la menace et la peur d’une
«guerre» en Europe. «Quelque chose a changé», avec cette crise, a relevé Martin Schulz dans une
conférence de presse au début d’un sommet européen dominé par la crise ukrainienne.
«Certains pensaient que la guerre et le risque de guerre n’étaient plus un sujet de discussion» mais
«nous sommes en train de parler du risque d’un conflit armé», a-t-il affirmé. Alors que l’Europe
commémore le centenaire de la Première guerre mondiale, la guerre devient «de nouveau une
menace réelle dans un pays voisin de l’Union européenne», avait-il auparavant mis en garde
en s’exprimant devant les 28 dirigeants, selon le texte de son discours.
«La crise en Crimée représente une grande menace pour notre système de sécurité européen en place depuis la fin de la Guerre froide», a-t-il ajouté, appelant l’UE à «enfin développer une stratégie cohérente» vis-à-vis de la Russie. Il a aussi appelé les chefs d’Etat et de gouvernement à répondre à «la peur de la population européenne (...) une peur réelle, attisée par l’escalade verbale des semaines passées».
L’Union européenne a décidé d’annuler son sommet
prévu en juin avec la Russie en réaction au rattachement de la Crimée à la Russie, a annoncé jeudi François Hollande (photo AFP). «Il y a une suspension des relations politiques [...] la réunion UE-Russie ne peut avoir lieu dans ces conditions», a affirmé le président français à son arrivée au sommet des dirigeants européens à Bruxelles. Au-delà des sanctions individuelles visant des responsables russes et ukrainiens, l’Union européenne «doit préparer» des sanctions économiques contre la Russie en cas d’escalade supplémentaire, a-t-il ajouté.
«Si la Russie accepte d’ouvrir des discussions», s’il y a «désescalade», «alors il n’y aura pas de passage
à d’autres sanctions. A l’inverse, s’il y a une montée de revendications illégitimes, des opérations de
troupes, des menaces, alors il y aura d’autres sanctions», a-t-il dit. Dans l’immédiat toutefois, les
dirigeants européens ne doivent décider que de nouvelles «sanctions individuelles», a-t-il précisé.
Jeudi matin, la chancelière allemande, Angela Merkel (photo AFP), avait
indiqué que l’Union européenne allait allonger la liste, qui compte actuellement
21 noms, des personnalités russes et ukrainiennes prorusses frappées
d’interdiction de visa et de gel de leurs avoirs. Elle avait elle aussi laissé la
porte ouverte à des sanctions économiques en cas d’escalade.
Concernant l’avenir de la Russie dans le G8, et la tenue d’un sommet du G8 en juin, la chancelière a
déclaré : «Tant que les conditions politiques ne sont pas réunies pour une réunion de cette envergure,
il n’y a plus de G8, ni le sommet, ni le format en tant que tel». Les préparations pour le G8 en juin
dans la ville russe de Sotchi ont été suspendues en raison de la situation en Crimée. Le ministre
allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, a précisé dans l’après-midi que la
suspension des préparatifs du G8 «ne signifiait pas que le G8 dans son format était annulé».
«On va devoir en discuter entre participants du G7 et du G8. Cela annulerait les résultats de
dizaines d’années. Il faut s’interroger pour savoir si c’est le bon moment», a-t-il déclaré à l’issue
d’un entretien avec son homologue roumain, Titus Corlatean.
Jeudi après-midi, le président Barack Obama (photo AFP) a annoncé
l’imposition de sanctions contre de nouveaux responsables et une banque
russes en représailles au rattachement de la Crimée à la Russie, et menacé
Moscou de s’en prendre à des «secteurs clé» de son économie. Lors d’une
courte intervention à la Maison Blanche consacrée à l’Ukraine, le dirigeant
américain a en outre insisté sur le fait que le soutien de son pays à ses alliés de l’Otan resterait
«inébranlable».
En réaction, la Russie a publié sa propre liste de sanctions contre des responsables américains,
aussitôt après l’annonce par le président américain Barack Obama de nouvelles sanctions contre
Moscou. «Qu’il n’y ait aucun doute : à chaque acte hostile nous répondrons de manière adéquate»,
prévient le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué. La liste russe, visant neuf personnes,
touche trois conseillers de Barack Obama et plusieurs parlementaires, dont le sénateur conservateur
John McCain.
Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a appelé à un «dialogue honnête et constructif» entre
Moscou et Kiev et insisté sur le déploiement en Ukraine d’observateurs de l’Onu et de l’Organisation
pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). «Nous avons discuté des inquiétudes légitimes
de la Russie et du président Poutine, particulièrement en ce qui concerne la protection des droits de
l’homme, des russophones et des minorités russes» en Ukraine, a-t-il déclaré à l’issue d’une rencontre
à Moscou avec le président Vladimir Poutine. «Je lui ai dit que le meilleur moyen était de déployer des observateurs de l’ONU et de l’OSCE», a-t-il ajouté.
Plus tôt ce jeudi, la Douma (chambre basse du Parlement russe) a ratifié le traité sur le rattachement
de la Crimée à la Russie, signé mardi par le président Vladimir Poutine avec les leaders prorusses de
cette péninsule située au sud de l’Ukraine. Les députés ont aussi adopté une loi constitutionnelle sur l’incorporation de la Crimée au territoire russe. Un seul député, Ilia Ponomarev, du parti de centre
gauche Russie juste, a voté contre. Il a estimé dans son blog que la Russie faisait une«grande erreur»
en se dépêchant d’intégrer la Crimée.
La chambre haute du Parlement, le Conseil de la fédération, doit examiner pour sa part ces deux textes
vendredi. Le Kremlin a toutefois indiqué mardi, après la signature du traité par Poutine, que la Crimée
était déjà considérée comme faisant partie de la Russie, défiant la communauté internationale qui
refuse de reconnaître ce rattachement.
Le rattachement de la Crimée à la Russie a jeté un froid dans l’ex-URSS, où le président russe a recueilli
peu de soutiens officiels. «Les événements en Ukraine sont une menace non seulement pour la stabilité
de la région, mais aussi pour tout l’ordre mondial», a déclaré mercredi le président de la Géorgie,
ex-République soviétique pro-occidentale du sud de la chaîne du Caucase, Guiorgui Margvelachvili.
La Géorgie a connu en 2008 une guerre de cinq jours avec la Russie, à l’issue de laquelle le Kremlin
a reconnu l’indépendance de l’Ossétie du Sud et d’un autre territoire séparatiste, l’Abkhazie. Les autorités séparatistes de ces deux territoires, non reconnus par la communauté internationale, ont quant à elles
applaudi le rattachement de la Crimée, après une prise de contrôle de la péninsule par des forces
pro-russes suivie d’un référendum sur le rattachement organisé le 16 mars.
La Moldavie dit craindre une répétition du scénario ukrainien sur son territoire, sa partie orientale, la Transdniestrie, étant dominée par des minorités russe et ukrainienne. Cette région avait fait sécession,
avec le soutien de Moscou, à l’issue d’une guerre en 1992, un an après la chute de l’URSS, mais son
indépendance n’a été reconnue par aucun pays. «Il y a beaucoup de choses en commun entre les
événements en Crimée et la situation en Transdniestrie», a déclaré le président moldave Nicolae
Timofti, ajoutant : «Nous avons des informations selon lesquelles des choses précises sont entreprises
pour déstabiliser la situation».
A la tête d’un des plus importants partenaires de la Russie, le Kazakhstan, le président Noursoultan
Nazarbaïev a gardé un silence total. «Le Kazakhstan a fait bonne figure, montrant qu’il reste un
partenaire de la Russie mais, dans les régions où Russes et Kazakhes sont à parité ou où les Russes
sont majoritaires, le processus d’inversion des proportions va s’accélérer», affirme l’analyste Konstantin Kalatchev, chef du Groupe d’experts politiques. «Pour le Kazakhstan, la Crimée est une leçon, les
conclusions sont tirées», lance-t-il.
Autre partenaire de taille, le Belarus, pays frontalier de l’Union européenne, au régime autoritaire,
se montre très réservé. Dans un communiqué diffusé mercredi, Minsk indiquait seulement vouloir
faire «tous les efforts nécessaires pour que les relations entre l’Ukraine et la Russie redeviennent
des liens fraternels et de bon voisinage». «Comment fuir un tel "ami" ?», s’interroge l’analyste politique
Andreï Klimov, qui prédit avant 2015 un référendum de rattachement du Belarus à la Russie.
Finalement, le soutien est venu du président arménien Serge Sarkissian qui a estimé que le référendum
de Crimée était «un nouvel exemple du droit d’un peuple à l’autodétermination». Voisin de l’Arménie, l’Azerbaïdjan, embourbé avec elle dans un conflit territorial, souhaite lui aussi rester en bons termes
avec le Kremlin et s’est fait discret. En Asie centrale, les autorités turkmènes, ouzbèkes et tadjikes ont
gardé le silence. Le Kirghizstan, qui a d’abord désavoué le président pro-Kremlin déchu en Ukraine,
a attendu quatre jours avant de reconnaître jeudi, le référendum tenu en Crimée comme une «réalité
objective».
