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Django Reinhardt, inventeur du "jazz sur cordes" qui a conquis l'Amérique

Dernière modification : 06/11/2012 

Django Reinhardt, inventeur du "jazz sur cordes" qui a conquis l'Amérique
© Cité de la musiquelien

À Paris, l'exposition Django Reinhardt à la Cité de la Musique revient sur la carrière internationale du guitariste manouche : ses premiers succès en Grande-Bretagne, sa tournée américaine avec Duke Ellington... mais aussi ses ratés aux États-Unis.

Par Jonathan WALSH (vidéo)lien
Priscille LAFITTE (texte)
 
 
Portrait de Django Reinhardt, 1933
© Photo Émile Savitry courtesy Sophie Malexis

Le guitariste Django Reinhardt (1910-1953), qui a grandi au son des bals musettes et de la java qui se jouaient aux portes de Paris et sur les bords de Seine et de Marne dans les années 1920, fût le premier musicien européen à être totalement adopté par les créateurs américains du jazz. "Il y avait eu des musiciens estimables en Europe, mais qui étaient dans la reproduction de ce que les musiciens américains avaient inventé. Lui s’est approprié leur langage sur un instrument qui était dans l’ombre, marginal dans le monde du jazz : la guitare", explique Vincent Bessières, commissaire de l’exposition "Django Reinhardt, Swing de Paris", à la Cité de la Musique jusqu’au 19 janvier 2013.

Avec le violoniste Stéphane Grappelli au sein du quintette Hot Club de France, Django développe une forme de jazz "sans tambour ni trompettes", c’est-à-dire sans les deux instruments indispensables au jazz de l’époque : la batterie et un cuivre. Ensemble, "ils inventent un 'jazz sur cordes', qui montre qu’on peut jouer un jazz autrement et de manière tout à fait valide. D’une certaine façon, Django Reinhardt, c’est le début de la mondialisation du jazz", poursuit Vincent Bessières.

Comment le manouche jouant dans les terrains vagues de Montreuil a-t-il réussi à devenir la star "manouche et frenchy" invitée aux côtés de Duke Ellington, de Lester Young et d’Ella Fitzgerald ? Quel regard ont posé sur lui ses confrères américains et la presse outre-atlantique ? Interview avec Vincent Bessières et diaporama sonore à partir de trois visuels de l’exposition.

 
  • Dans l'exposition "Django Reinhardt, swing de Paris", vous remontez au gamin manouche, nourri à la fois à la musique tzigane, aux bals musettes et à la java… Quand Django Reinhardt a-t-il commencé à jouer du jazz ?
    Vincent Bessières : Django, petit enfant des rues qui grandit dans le Paris des années 1910 et du début des années 1920, baigne dans la musique que pratiquaient les siens, les manouches : non-seulement la musique dite tzigane - que jouait l'orchestre de son père, violoniste, pianiste et joueur de cymballum, à la demande d'une certaine bonne société de la Belle Époque - mais aussi la chanson française, la java, la musique des bals musettes. Il entend sans doute également les premiers échos du jazz par le biais des orchestres militaires américains qui ont importé quelques fox-trot après la Première Guerre mondiale.

    L'incendie de sa roulotte au cours duquel il perd l'usage de deux doigts de sa main gauche, en 1928, à l'âge de 18 ans, représente une rupture dans la vie de Django. Avant cet accident, le guitariste était inséré dans le milieu populaire des bals musettes. Il jouait la reine des musiques de cette époque, celle sur laquelle dansaient les ouvriers des faubourgs de Paris : la java.

    Après ce fatidique incendie, il adopte une autre musique, étrangère à son environnement familial, mais qui le séduit par la liberté qu'elle offre, notamment sur le plan de l'improvisation : la musique de jazz.
  • Les États-Unis lui rendent bien son amour du jazz : il est remarqué par Louis Armstrong, Coleman Hawkins et Duke Ellington. Comment se produisent ces rencontres ?
    VB : Paris, dans les années 1930, est une ville très cosmopolite, de divertissement, où les musiques du monde entier se croisent. On y entend de la musique antillaise, cubaine, du tango. Le jazz fait partie du paysage. Comme il y a beaucoup de cabarets et de restaurants où la musique est jouée par de vrais musiciens et non par des disques, on y rencontre beaucoup de Noirs américains, qui peuvent être des petits maîtres ou de grands pionniers de la musique de jazz. En fait, Django, par le choix qu'il fait de cette musique et par les réseaux dans lesquels il s'insère, va entrer en contact avec ces musiciens-là. Il va se retrouver adopté par un cercle d'amateurs de jazz qui se sont structurés - ils ont créé un magazine, un label de disque, organisent des concerts, y compris dans des grandes salles comme la salle Pleyel. Dans cet environnement-là, les échanges sont favorisés entre musiciens français et musiciens américains. C'est ainsi qu'il va rencontrer Louis Armstrong, Coleman Hawkins, Benny Carter et Duke Ellington… Tout cela avant 1939.
  • Django Reinhardt et son quintette du Hot Club de France sont invités à jouer dans toute l'Europe, dans les années 1930… Fallait-il qu'il soit reconnu en Grande-Bretagne, notamment, pour acquérir ensuite une notoriété à Paris ?VB : Effectivement, il y a quelque chose de surprenant dans sa carrière : la reconnaissance de Django à vaste échelle est venue d'abord de l'étranger, et notamment du Royaume-Uni où, dès 1938, le quintette du Hot Club de France - groupe qu'il forme avec Stéphane Grappelli - est connu, reconnu, adopté par le public, embauché par les maisons de disques. Dans les villes britanniques, il rencontre un vrai succès populaire : il joue dans les music-halls, les circuits du vaudeville, du divertissement populaire, où il y a de la musique, des clowns et des actualités cinématographiques. Alors qu'à Paris, il joue encore dans de petits lieux, des restaurants, des cabarets, pour une clientèle très choisie. Il aura fallu ce passage par l'étranger pour obtenir une reconnaissance française. Ce n'est que par ricochet de ses succès européens qu'il sera programmé à l'ABC, grand music-hall parisien.

    Quant à Duke Ellington, il y a un projet de tournée avec lui dès 1939, qui est reporté sine die avec l'irruption de la guerre. Cette tournée se concrétise finalement en 1946, avec des résultats mitigés : elle est riche en anecdotes, comme toute la carrière de Django Reinhardt. C'est une tournée qui passe par les principales capitales des États américains et qui a vu Django jouer à deux reprises au Carnegie Hall à New York. Mais qui est émaillée de quelques incidents… dont un fameux retard au concert que Django a donné avec Duke Ellington à New York..
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    Cette anecdote du retard au Carnegie Hall marque-t-elle réellement la fin de la carrière Django aux États-Unis ou est-ce un mythe ?VB : En fait, cette carrière aux États-Unis aurait connu d'autres épisodes si Django y avait vécu plus longtemps. En 1953, au moment de sa mort, tout était prêt pour un nouveau départ en Amérique.
  • La tournée de 1946, à l'époque, a été lue comme un échec qui était imputable à la fois aux trop grandes ambitions de Django, à son caractère fantasque et à ce concert un peu raté ou semi-raté avec Ellington à New York. En réalité, rétrospectivement, on se rend compte qu'il a bénéficié d'une couverture médiatique très importante, des articles lui sont consacrés dans les principaux magazines américains. Il y a eu des projets pour réaliser des enregistrements avec une firme américaine. Il a été à l'affiche à New York dans un club où beaucoup de jazzmen sont venus l'écouter. Il est vraisemblable que les obstacles ont plutôt été d'ordre syndical : les syndicats de musiciens américains étaient très protectionnistes - ils le sont toujours - et c'était difficile pour lui, musicien français, d'avoir un emploi régulier sur le sol américain. C'était compliqué de faire venir son partenaire, Stéphane Grappelli. Enfin, il y a eu des obstacles affectifs. Django était père d'un petit garçon qui avait un an à peine, il était malhabile avec la langue anglaise, et ça peut expliquer qu'au bout de trois mois, au moment où son visa est arrivé à échéance, il a décidé de repartir pour la France.

  • À la toute fin de sa vie, Django Reinhardt élabore des projets de retour aux États-Unis… Qu'est-ce qui aurait pu - ou dû - se faire ?
    VB : Ce qui aurait dû se faire au moment où Django est décédé, c'est une nouvelle tournée aux États-Unis sous l'égide de "Jazz at the Philharmonic", c'est-à-dire ce qu'avait imaginé un grand impresario américain : un plateau artistique exceptionnel qui réunit des noms comme Ella Fitzgerald, Lester Young, Roy Elridge, Oscar Peterson… Bref la crème de la crème du jazz de cette époque.

    Django devait en faire partie. En producteur très avisé, Norman Granz avait même anticipé sa venue. Il lui avait fait enregistrer par l'entremise d'Eddy Barclay un disque à Paris qu'il s'apprêtait à sortir sur le marché américain pour le faire connaître auprès des critiques qui pouvaient encore ignorer son existence (enregistrement de 1953 devenu un disque posthume intitulé "The Great Artistry of Django Reinhardt", voir le diaporama sonore).

    Donc tout était prêt, Django avait quasiment signé son contrat, c'était une affaire de quelques mois avant qu'il ne reparte. Sans doute, dans ce contexte, il aurait été totalement identifié par le monde du jazz comme un des grands de cette musique, puisqu'on l'aurait vu dans les grandes salles de concert aux États-Unis, aux côtés des représentants les plus illustres de cette musique. Tout cela est resté lettre morte puisque Django Reinhardt est décédé le 16 mai 1953, quelques semaines après avoir rencontré Norman Granz dans les coulisses d'un grand théâtre parisien.
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