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Hommage rendu par J P Sartre à A Camus ou quand l'ostentatoire devient ridicule....

Hommage rendu par J P Sartre
à A Camus

Au lendemain de sa mort
le 4 janvier 1960

Publié dans France Observateur 7 janvier 1960

 lien

 

A l'occasion de la sortie du livre que consacre Michel Onfray à Albert
Camus, "l'Ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus"
(Flammarion, 600 p., 22,50 €), l'Obs republie le texte qu'avait écrit Jean-Paul
Sartre, au lendemain de la mort de Camus, pour "France Observateur".
(LIDO/SIPA)

Il y a six
mois, hier encore, on se demandait: «Que va-t-il faire?» Provisoirement,
déchiré par des contradictions qu'il faut respecter, il avait choisi le
silence. Mais il était de ces hommes rares, qu'on peut bien attendre parce
qu'ils choisissent lentement et restent fidèles à leur choix. Un jour, il
parlerait. Nous n'aurions pas même osé risquer une conjecture sur ce qu'il
dirait. Mais nous pensions qu'il changeait avec le monde comme chacun de nous:
cela suffisait pour que sa présence demeurât vivante.

Nous étions brouillés, lui et
moi: une brouille, ce n'est rien - dût-on ne jamais se revoir -, tout juste une
autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit
monde étroit qui nous est donné. Cela ne m'empêchait pas de penser à lui,
sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me
dire: «Qu'en dit-il? Qu'en dit-il EN CE MOMENT?»

Son silence que, selon les
événements et mon humeur, je jugeais parfois trop prudent et parfois
douloureux, c'était une qualité de chaque journée, comme la chaleur ou la
lumière, mais humaine. On vivait avec ou contre sa pensée, telle que
nous la révélaient ses livres - «la Chute», surtout, le plus beau peut-être et
le moins compris - mais toujours à travers elle. C'était une aventure
singulière de notre culture, un mouvement dont on essayait de deviner les
phases et le terme final.

Il représentait en ce siècle, et
contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont
les œuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres
françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un
combat douloureux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais,
inversement, par l'opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre
époque, contre les machiavéliens, contre le veau d'or du réalisme, l'existence
du fait moral.

Il était pour ainsi dire
cette inébranlable affirmation. Pour peu qu'on lût ou qu'on réfléchît, on se
heurtait aux valeurs humaines qu'il gardait dans son poing serré: il mettait
l'acte politique en question. Il fallait le tourner ou le combattre:
indispensable en un mot, à cette tension qui fait la vie de l'esprit. Son
silence même, ces dernières années, avait un aspect positif: ce cartésien de
l'absurde refusait de quitter le sûr terrain de la moralité et de s'engager
dans les chemins incertains de la pratique. Nous le devinions et nous
devinions aussi les conflits qu'il taisait: car la morale, à la prendre seule,
exige à la fois la révolte et la condamne.

Nous attendions, il fallait
attendre, il fallait savoir: quoi qu'il eût pu faire ou décider par la suite,
Camus n'eût jamais cessé d'être une des forces principales de notre champ
culturel, ni de représenter à sa manière l'histoire de la France et de ce
siècle. Mais nous eussions su peut-être et compris son itinéraire. Il avait
tout fait - toute une œuvre - et, comme toujours, tout restait à faire. Il le
disait: «Mon œuvre est devant moi.» C'est fini. Le scandale particulier
de cette mort, c'est l'abolition de l'ordre des hommes par l'inhumain.[...]
Rarement, les caractères d'une œuvre et les conditions du moment historique ont
exigé si clairement qu'un écrivain vive.

L'accident qui a tué Camus, je
l'appelle scandale parce qu'il fait paraître au cœur du monde humain
l'absurdité de nos exigences les plus profondes. Camus, à 20 ans, brusquement
frappé d'un mal qui bouleversait sa vie, a découvert l'absurde, imbécile
négation de l'homme. Il s'y est fait, il a pensé son insupportable
condition, il s'est tiré d'affaire. Et l'on croirait pourtant que ses premières
œuvres seules disent la vérité de sa vie, puisque ce malade guéri est écrasé
par une mort imprévisible et venue d'ailleurs. L'absurde, ce serait cette
question que nul ne lui pose plus, qu'il ne pose plus à personne, ce silence
qui n'est même plus un silence, qui n'est absolument plus rien.

Je ne le crois pas. Dès qu'il se
manifeste, l'humain devient partie de l'humain. Toute vie arrêtée même celle
d'un homme si jeune -, c'est à la fois un disque qu'on casse et une vie
complète. Pour tous ceux qui l'ont aimé, il y a dans cette mort une absurdité
insupportable. Mais il faudra apprendre à voir cette œuvre mutilée comme une œuvre
totale.

Dans la mesure même où
l'humanisme de Camus contient une attitude humaine envers la mort qui
devait le surprendre, dans la mesure où sa recherche orgueilleuse et pure du
bonheur impliquait et réclamait la nécessité inhumaine de mourir, nous
reconnaîtrons dans cette œuvre et dans la vie qui n'en est pas séparable la
tentative pure et victorieuse d'un homme pour reconquérir chaque instant de son
existence sur sa mort future.

Jean-Paul Sartre

(Texte publié le 7 janvier 1960 dans «
France Observateur ».)

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