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Jean-Marc Lombard, 43 ans, est un peu pilote de ligne. Sauf que l’avion, c’est le patient, étendu en
blouse bleue sur le brancard du bloc opératoire. L’endormissement, c’est le décollage, et le réveil,
l’atterrissage. Entre les deux, vient le pilotage automatique, mais les turbulences ne sont pas rares.
La particularité de Jean-Marc, c’est son statut d’intérimaire. Un choix qui lui permet de bien mieux
s’en sortir économiquement que ses collègues permanents :
« Je suis comme un mercenaire, je me vends au plus offrant. »
Une alternative pour lui conséquence d’une profession sous-estimée.
Jean-Marc a tous les jours des vies entre les mains. Si l’infirmier-anesthésiste travaille sous le contrôle
du médecin, il est présent tout au long de l’intervention. C’est lui qui accueille le patient, l’informe,
le rassure et « prépare le terrain ». Il est censé ne pas le quitter des yeux jusqu’au réveil. Jean-Marc
a parfois le sentiment de travailler dans l’ombre :
« Personne ne se souvient de nous. On déclenche une amnésie. Sauf quand on explique
au patient qu’à son réveil, il ne se souviendra plus de nous. Là, le cerveau fait l’effort de
nous garder en mémoire. »
Jean-Marc intube le patient et lui injecte trois produits :
En salle de réveil, le patient a oublié la voix grave de Jean-Marc, qui comptait 20 secondes
à rebours, ou son tatouage dans le cou.
Formé par l’hôpital de Versailles, il aurait dû y rester pendant cinq ans à essuyer des journées de
douze heures sans broncher. Mais au bout de trois, Jean-Marc a réussi à faire racheter son contrat
par l’hôpital de Saint-Cloud. Il touchait alors 2 200 euros par mois, gardes et week-end inclus. Pour
mettre du beurre dans les épinards de ses trois filles, il travaillait en parallèle pour une société
d’assistance. Il y faisait du rapatriement sanitaire :
« Il m’est par exemple arrivé d’aller chercher un patient à Bangkok. A deux avec le médecin
et 90 kg de matériel sur les bras. Dans ce genre de situation, où l’on s’occupe du patient
pendant 24 heures, on est un peu perçu comme un sauveur. Ça a quelque chose d’agréable. »
Mais Jean-Marc étant à l’époque salarié de l’hôpital Saint-Cloud, cette pratique était illégale :
« Dans le métier, on appelle ça “faire des ménages”. C’est très courant, le tout est de ne pas se
faire prendre. »
Aujourd’hui, Jean-Marc est intérimaire à temps plus que plein. Un statut de plus en plus commun
parmi les 8 993 infirmiers-anesthésistes de France. Si avant, l’intérimaire était plutôt « celui qui travaillait
mal », il est désormais celui qui gagne le plus. C’est en grande partie ce qui a décidé Jean-Marc à
opter pour l’anesthésie en mode « mercenaire » : un meilleur salaire et un planning variable.
S’adapter n’est pas toujours facile, mais la forte demande lui permet de poser certaines conditions :
« Je ne me déplace pas à plus d’une heure de chez moi et ne fais jamais de Paris intra-muros,
c’est trop compliqué en voiture. Si un lieu ne me plaît pas, je n’y retourne pas. Il m’est arrivé
de me retrouver à surveiller un patient pendant huit heures sans pouvoir ni manger, ni même
pisser. J’ai directement dit que je ne mettrai plus les pieds dans cet établissement. »
Par contre, mieux vaut ne pas tomber malade, il ne toucherait pas d’indemnités journalières. Il faut
aussi s’organiser pour les vacances. Mettre du temps et de l’argent de côté. Cet été, Jean-Marc s’est
offert deux semaines avec ses filles au Cap Ferret. Le tout sans se priver. Mais malgré de bons revenus,
il ne fait pas d’énormes économies et sait qu’il ne touchera pas une grosse retraite :
« D’ici une petite dizaine d’années, je vais devoir songer à une reconversion. Car à ce rythme-là,
je ne tiendrai pas. »
Depuis le 1er octobre 2013, le Collège français des anesthésistes réanimateurs (CFAR) a mis un numéro
vert à disposition de ses praticiens et de leurs familles, qu’ils soient médecins ou infirmiers. Ce dispositif
fait suite à une enquête de 2009 qui révélait un taux particulièrement élevé de burn-out au sein de la
spécialité. En cause ? Une responsabilité énorme et des horaires à rallonge.
J’ai un CDI de 60 heures par mois dans une société d’assistance. Je travaille dans une clinique pour
laquelle je fais six à dix vacations par mois, et pour une boîte d’intérim pour laquelle j’en fais quatre à
six par mois.
Je travaille donc dans plusieurs endroits différents, même si la boîte d’intérim essaie de nous fidéliser
en nous envoyant toujours dans les deux ou trois mêmes établissements.
Je gagne entre 3 500 et 5 000 euros net par mois. Selon les établissements, on nous paye entre 24
euros et 33 euros de l’heure. Personnellement, je demande un taux horaire de minimum 25 euros. En
dessous, je préfère rester chez moi. Travailler en clinique paie mieux, mais par contre il n’y a pas de prime
, ni de treizième mois.
Il m’arrive de travailler du lundi au samedi non-stop, de faire des semaines de 72 heures. Par exemple,
au mois d’août, j’ai travaillé 270 heures. Je suis divorcé depuis peu, et peut-être que si je ne travaillais
pas autant, ma femme ne m’aurait pas quitté pour quelqu’un d’autre.
Je peux faire des journées de 8 heures comme de 24 heures, mais disons que la norme est de 12 heures.
En cas d’urgence, il nous arrive de passer jusqu’à 7 heures en salle sans sortir.
En hôpital, les règles sont très strictes. Je peux passer 4 heures à surveiller un patient stable. Alors qu’en
clinique, les infirmiers-anesthésistes sont autorisés à confier le patient au panseur, le temps d’aller prendre
un café ou de préparer le prochain.
Je porte un pyjama, des sabots et une bavette de bloc. Je suis un des rares à avoir encore mon propre
calot, histoire d’être un peu original. Je dis souvent que dans mon métier, on se lève tôt le matin pour
se remettre en pyjama et regarder des gens dormir.
Mais quand j’entre au vestiaire, je mets ma tenue et y laisse mes problèmes. Je change d’attitude même physiquement. On accueille la détresse des gens, c’est important d’être empathique.
Quand je quitte le travail, c’est la même chose, il faut laisser tout ça de côté. Comme beaucoup
d’anesthésistes, j’ai une passion. Je suis un fana de photo. Ceux qui ne pensent qu’à leur travail et
acceptent tout ne s’en sortent pas.
Un rôle primordial dans la prise en charge globale du patient. Contrairement au chirurgien, je ne
m’occupe pas seulement d’un organe. La plupart des gens ne sont jamais entrés dans un bloc
opératoire, il faut se montrer rassurant, leur expliquer, leur prendre la main.
On soulève des patients jusqu’à dix fois par jour, qui pèsent entre 40 et 130 kg. Aujourd’hui, le
matériel a évolué, ce qui rend les choses un peu plus faciles qu’avant.
Mais surtout, on est debout toute la journée à faire des allers-retours et à piétiner. Avec les
collègues, nous nous étions amusés à nous mettre un podomètre : on fait en moyenne 13 km par jour.
Comme nous calculons les dosages, il faut faire un peu de maths. On utilise beaucoup la règle de
trois, pour savoir combien de milligrammes injecter.
Ensuite, il y a deux phases de grande concentration. Il faut surveiller le patient de près, regarder
s’il transpire ou s’il pleure pour s’assurer que le dosage est bon. Dans ce métier, il y a beaucoup
d’adrénaline, on peut ressortir mentalement très fatigué.
Le rapport avec les médecins est parfois difficile. Certains perçoivent encore les infirmiers comme
des nones. La plupart des infirmiers-anesthésistes ont un caractère fort. Le bloc opératoire est un
milieu fermé, on y est confronté à de grands professeurs qui méritent évidemment d’être respectés
, mais ont parfois un comportement épouvantable.
J’ai parfois des douleurs de dos, ou les jambes lourdes. Certains de mes collègues portent des bas
de contention, mais moi pas.
J’essaie au maximum. On est parfois fatigués, et c’est dur d’être empathique. Mais on ressort souvent
content d’avoir su redonner le sourire aux gens. Lorsque je travaillais aux urgences comme infirmier,
c’était différent. On y est beaucoup plus confronté aux récriminations. En salle de réveil, le patient a
rarement mal, il est le plus souvent satisfait.
J’essaie d’aller au 18/20, mais je n’y arrive pas toujours. Chacun à ses problèmes personnels et on
ne peut pas toujours s’impliquer à 100%. C’est aussi un métier dont les techniques évoluent
fréquemment et qui demande une grande adaptation. Mon objectif, c’est la satisfaction du patient
et qu’il ressorte du bloc vivant.