Un nouvel appel au secours a été lancé au gouvernement français par la famille de Nabil Hadjarab. Depuis onze ans, cet Algérien âgé de 33 ans, dont la famille vit en France, est détenu dans la prison américaine de Guantanamo, à Cuba. Alors que depuis six ans, il a été blanchi de tout soupçon de terrorisme par l’administration américaine. «Il n’a même jamais été formellement inculpé», précise Cori Crider, une de ses avocates.
D’après un document du département de la Défense américain, datant de 2007 et révélé par Wikileaks (lire l'intégralité ci-dessous), Nabil Hadjarab est toujours considéré comme un «combattant ennemi» parti mener le jihad en Afghanistan. Le commandement militaire recommande cependant que «ce détenu soit libéré» car il ne représenterait qu’une menace «moyenne». Pour Sylvain Cormier, un autre des avocats de Nabil Hadjarab, cet argument ne tient pas. «S’ils avaient contre lui le quart de ce qu’ils lui reprochent dans ce rapport, ils seraient déjà allés au procès. L’argument de la menace moyenne n’est pas recevable.»
Pour quitter Guantanamo, Hadjarab doit trouver avant un pays prêt à l’accueillir. Depuis 2007, Ahmed Hadjarab, son oncle qui réside dans le Haut-Rhin, sollicite en vain l’Etat français. Le ministère des Affaires étrangères, tout comme l'Intérieur, sont jusqu'à présent restés muets. Nicolas Sarkozy, François Baroin, Bernard Kouchner... seize courriers au total ont été envoyés aux ministres successifs. «Nous avons signé jeudi dernier un nouveau recours adressé à Manuel Valls dans lequel on lui demande de permettre à Nabil de revenir en France. Pour nous, une absence de réponse dans les deux mois équivaudrait à une réponse négative», indique Joseph Breham, troisième avocat de Nabil Hadjarab. «On espère que ce gouvernement, qui est plus attaché aux Droits de l’homme que le précédent, sera davantage à l'écoute des droits de Nabil qu'à la sécurité», ajoute Sylvain Cormier. Trois critères doivent être rassemblés par une personne pour pouvoir être accueillie par la France: une non-dangerosité, une volonté de venir dans le pays et des liens forts avec lui. Selon Cori Crider, «Nabil répond totalement à ses trois critères». Contacté par Libération, le ministère de l’Intérieur n’a pour l’instant pas souhaité faire de commentaires sur l’affaire Nabil Hadjarab.
Le jeune homme est né en Algérie. Mais alors qu’il a 5 ans, son père divorce et décide de le placer dans une famille d’accueil à Lyon. Sa mère, de son côté, repart vivre avec ses parents, et ne cherchera plus jamais à avoir de nouvelles de son fils. Nabil Hadjarab reste en France jusqu'à l'âge de 9 ans, puis son père se remarie et le fait venir vivre avec lui en Algérie. Mais à peine deux ans plus tard, il meurt d’un cancer. Nabil n’a alors plus aucun proche en Algérie. Ahmed Hadjarab décide de s’occuper de son neveu à distance. Pendant des années, le jeune garçon sera ballotté de famille en famille. «Je venais environ une fois par an en Algérie, et je le confiais à des cousins, ou à d’autres connaissances. Ils ne pouvaient généralement pas le garder plus d’un an. Je payais tout pour lui: le loyer, la nourriture...», explique son oncle. Cela dure jusqu'à ses 20 ans.
Nabil Hadjarab décide, à ce moment, de revenir en France, avec une volonté tenace: devenir un citoyen français. Mais il échoue, et traverse la Manche. Toujours avec cette envie de s'éloigner le plus possible de l’Algérie, pays qui symbolise pour lui souffrance et solitude. Une fois en Angleterre, il téléphone toutes les semaines à son oncle. Lui parle des différents emplois qu’il exerce: plongeur dans un restaurant, DJ..., et de son logement, une mosquée.
Ensuite, pour ses proches, c’est le trou noir. «J’ai passé neuf mois sans nouvelles. J’ai lancé un avis de recherche au consulat algérien de Londres. Des gars de la DST sont venus un jour me voir pour me dire que Nabil était détenu à Guantanamo», indique Ahmed Hadjarab. Il aurait vécu un moment en Afghanistan avant d'être «vendu aux Américains qui offraient alors des primes de 5 000 dollars pour la capture d’hommes arabes», affirme Cori Crider.
Le document divulgué par Wikileaks livre plusieurs détails sur la vie que Hadjarab aurait menée durant cette période. Selon le texte, il a rencontré en Angleterre Abu Jafar Al-Jazairi, alors principal coordinateur de la logistique d’Al-Qaeda, mort en janvier 2002 lors d’une opération américaine. La mosquée dans laquelle Hadjarab réside serait celle de Finsbury Park, réputée être un des centres de l’islamisme radical de Londres. Selon les services américains, Abu Jafar Al-Jazairi «finance à Nabil Hadjarab un voyage en Afghanistan afin qu’il puisse étudier le Coran et vivre dans un vrai pays musulman». Passé par le Pakistan, Hadjarab «habite pendant huit mois à Jalalabad, dans la maison d’hôtes de Zachariah al-Jazaieri», également membre d’Al-Qaeda. En novembre 2001, il aurait rejoint un groupe international de 65 combattants d’Al-Qaeda, à Tora-Bora, en Afghanistan. Il y est arrêté, avec ses autres compagnons, un mois plus tard.
Sylvain Cormier affirme que Hadjarab nie totalement le récit qui a été retranscrit dans le document du département de la Défense. «Ce qu’il a reconnu peut faire partie de ce qui a été dit sous la torture. Dans cette situation, on peut tout reconnaître.» L’avocat ignore en revanche les raisons de la présence de Hadjarab en Afghanistan. «Je n’ai jamais été autorisé à lui parler. Même les courriers que je lui envoie ne lui parviennent pas. Je sais simplement ce que m’ont dit ses défenseurs américains qui, eux, ont pu le rencontrer: il n’a fait partie d’aucun groupe touchant de près ou de loin au jihad.»
En février 2002, Nabil Hadjarab est transféré à Guantanamo. Onze ans plus tard, la situation n’a pas bougé pour lui. Si ce n’est que plus aucune charge ne pèse contre lui. Ses avocats s’appuient sur deux cas précédents pour justifier la demande d’accueil qu’ils lancent à la France. En 2009, deux Algériens ont été libérés de Guantanamo et recueillis par la France après respectivement sept et huit ans passés dans la base américaine. Pour Hadjarab, il est hors de question de retourner en Algérie. D’autant que les premiers ex-détenus de Guantanamo renvoyés en Algérie ont immédiatement été incarcérés.
Actuellement, 166 personnes sont encore emprisonnées à Guantanamo, dont 86 sont libérables.