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La Birmanie après la censure

Le Point.fr - Publié le 07/06/2012 à 11:12

Les tout jeunes journalistes birmans cherchent leurs marques dans un pays en plein bouleversement.

Des dizaines de jeunes journalistes accueillent Aung San Suu Kyi au siège de son parti en avril 2012.

Des dizaines de jeunes journalistes accueillent Aung San Suu Kyi au siège de son parti en avril 2012. © Ye Aung Thu / AFP

 

Les murs roses du bureau d'Aung Ye Maung Maung sentent la peinture fraîche. Le rédacteur en chef du Myanmar Post Global nous reçoit pieds nus, un longyi foncé noué à la taille, dans les locaux de son hebdomadaire nichés en bordure d'une route polluée du nord de Rangoon. Âgé de deux ans, le magazine fait partie de la floppée de titres venue submerger les étalages de journaux de l'ancienne capitale birmane. "Entre une vingtaine et une trentaine de publications ont été créées depuis 2010 et il y en aura encore bien plus dans les mois à venir", explique le rondouillard jeune homme. Dans une pièce sans fenêtre, trois de ses journalistes noircissent d'une écriture soignée des feuilles entières que des sténographes taperont à l'ordinateur dans la salle adjacente. Un peu plus loin, des graphistes élaborent une publicité destinée au prochain numéro à l'aide de Google Images.

Ici, presque tous les reporters ont entre 20 et 25 ans. Du haut de ses 23 printemps, Maung Maung possède déjà huit ans d'expérience depuis sa sortie d'un lycée de Rangoon en 2004. Tous les jours, le rédacteur en chef parcourt les médias qui lui tombent sous la main pour essayer de dénicher des idées d'articles. "Les gens ici n'ont pas d'idée précise de ce qu'est l'information, on apprend sur le tas", analyse-t-il. "Nous essayons d'éduquer nos lecteurs en parlant de sujets qui les touchent : la distribution d'électricité, la santé...", énumère Maung Maung en faisant défiler les pages de l'exemplaire de la semaine.

Articles "refusés"

Dans un coin, une pile de feuilles trône : c'est le brouillon du prochain numéro. La longue analyse sur le rapprochement de Naypyidaw et Pyongyang est barrée d'une croix au feutre bleu traversée d'un grand "Refusé". Idem pour une interview d'un cadre de la Ligue nationale pour la démocratie, le parti d'Aung San Suu Kyi. Au total, près d'un tiers des articles n'ont pas passé le tamis de l'organe de censure officiel aux sonorités délicieusement orwelliennes : le "Press Scrutiny and Registration Department" (PSRD). Les navettes entre les censeurs et la rédaction nécessitent une semaine complète entre le premier jet et l'autorisation de publication.

Et pourtant, quelque chose a changé. En troisième page de l'hebdomadaire que Maung Maung tient dans ses mains se trouve notamment une photo de "La Dame", chose impensable il y a quelques années. "Avant, il leur arrivait de suspendre notre brouillon pendant deux semaines, maintenant ils me passent seulement un coup de fil en me disant : "Ne faites plus jamais ça !" Nous pouvons écrire sur Aung San Suu Kyi quand elle discute d'éducation ou de santé par exemple, c'est plus compliqué quand elle parle directement de la Constitution ou du gouvernement", clarifie le rédacteur en chef. Mais les temps évoluent, et vite : ce qui est interdit aujourd'hui sera permis demain.

Tout à construire

Le véritable tournant a eu lieu juste avant les élections de novembre 2010. À cette date, la censure a commencé à se relâcher, les "journaux" (terme que les Birmans utilisent pour désigner en réalité des magazines, les rares quotidiens étant des publications gouvernementales) ont pu commencer à parler de politique. En octobre 2011, Tint Swe, le directeur du PSRD lui-même, avait déclaré qu'il serait souhaitable que la censure de la presse soit abolie "dans un futur proche". Ce sera chose faite sous peu : l'homme qui faisait trembler les rédacteurs en chef a annoncé le 1er juin que la fin de la surveillance de la presse serait effective à la fin du mois.

La nouvelle loi sur les médias devrait être votée à la session parlementaire de juillet, et rentrer en vigueur d'ici la fin de l'année 2012. Elle préciserait notamment les droits et devoirs des journalistes et instituerait une charte déontologique. Le gouvernement semi-civil du président Thein Sein est conscient que la liberté d'expression est l'une des vitrines qui pourraient permettre la levée complète des sanctions des pays occidentaux et l'arrivée d'investisseurs étrangers dans une économie birmane exsangue.

En attendant, Maung Maung et ses comparses tâtonnent dans un paysage chaque jour plus mouvant, cherchent leurs sujets, leurs angles. Au sortir d'un demi-siècle de dictature militaire, ces jeunes sans formation héritent d'un paysage médiatique sclérosé où leurs aînés n'ont jamais pratiqué le journalisme indépendant. Il leur reste tout à construire. À construire la Birmanie de demain.

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