
Jean-Pascal Zanders, directeur de l'ONG The Trench et ancien chargé de recherche à l'Institut d'études
de sécurité de l'Union européenne (Iesue), est un spécialiste belge des questions d'armement, de
désarmement et de prolifération des armes chimiques.
Dans le cadre d'une résolution du Conseil de sécurité, l'arsenal chimique syrien pourrait être placé
sous surveillance internationale. Il s'agirait ensuite de le détruire. Comment procéder ?
C'est une question à laquelle on ne peut pas répondre aujourd'hui. Tout est
unique dans ce cas, et cela aussi bien d'un point de vue technique que dans
l'histoire moderne. Nous n'avons jamais détruit d'armes chimiques dans un
pays en état de guerre. Il va falloir procéder par phases. La première sera un inventaire complet de ce que les Syriens possèdent, puis peut-être une
déclaration d'adhésion à la Convention sur l'interdiction des armes
chimiques (CIAC) de 1993. Le problème, c'est de savoir exactement ce qu'il
y a dans cet arsenal. Ensuite, il faudra regrouper les agents chimiques dans
un nombre réduit de lieux.
Pourrait-on détruire ces agents chimiques ailleurs qu'en Syrie ?
Si on pouvait transporter les armes hors du pays, cela serait plus rapide. Mais, dans le cas de la Syrie,
il vaut mieux ne pas considérer cette option, parce que tous les pays voisins ont ratifié la Convention.
Son article 1 leur interdit de "transférer, directement ou indirectement" des armes "à qui que ce soit".
Transporter des agents chimiques à travers le pays va aussi poser beaucoup de problèmes de sécurité
parce le gouvernement syrien ne contrôle pas tout son territoire. C'est également dangereux d'un
point de vue logistique, du fait de la possibilité d'attaques pendant le transport et de la toxicité des
produits. On pourrait utiliser des incinérateurs industriels mobiles comme en possèdent le Japon, les
Etats-Unis ou l'Allemagne. Cela permettrait de déplacer au minimum les agents chimiques que l'on
aura regroupés.
Le secrétaire d'Etat américain, John Kerry, a évoqué 1 000 tonnes de matériel chimique.
Sous quelle forme se trouve-t-il ?
Ce sera un aspect important de l'inventaire. Selon la manière dont l'agent chimique est conservé, sa
destruction peut prendre plus de temps. Dans le cas syrien, c'est probablement sous forme liquide, et
non dans les armes qui servent à les envoyer, ce qui rend la destruction plus rapide. On ne peut pas
en être totalement certain aujourd'hui, mais j'ai l'impression que la plus grande partie est conservée
dans des conteneurs. Il y a des indices selon lesquels la Syrie ne maîtrise pas la technologie pour
conserver le gaz sarin, qui se décompose en quelques jours selon son niveau de pureté.
L'étape suivante consiste à rendre l'agent chimique moins dangereux avant de l'incinérer à haute
température et en s'assurant qu'il n'y a pas de rejets de particules. C'est la méthode la plus simple,
la plus utilisée.
Quant au chiffre de 1 000 tonnes, c'est seulement une estimation. D'après mes informations, les
Syriens ont un niveau de production et de technologie plus avancé de les Irakiens [on estimait les
stocks irakiens sous le régime de Saddam Hussein à 600 tonnes].
Qui va superviser les opérations ?
Si la Syrie adhère à la Convention, c'est l'Organisation d'interdiction des armes chimiques qui va
superviser la destruction. Les inspecteurs doivent certifier que la destruction avance selon les prévisions,
mais c'est le pays même qui est responsable de la destruction des stocks.
Combien de temps peut durer la destruction complète de l'arsenal syrien ?
Quand on voit les difficultés qui sont apparues en Libye [lors de la destruction, à partir de 2004, d'une
partie du stock d'armes chimiques du colonel Kadhafi], où l'on a rencontré des problèmes techniques
et logistiques pour la destruction d'environ 25 ou 26 tonnes de gaz moutarde, on se rend compte que
cela est très incertain. Peut-être trois ans pour la seule phase de destruction. Le temps de l'opération
dépendra principalement du nombre d'incinérateurs que l'on compte déployer. Dans l'hypothèse où l'on
utilise des systèmes mobiles, bien sûr.
Propos recueillis par Rodolphe Baron