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Le mensonge de la mère de Fiona, "une forme moderne de l'immaturité"

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Le Point.fr - Publié le <time datetime="2013-09-27T10:15" itemprop="datePublished" pubdate=""> 27/09/2013 à 10:15</time> - Modifié le <time datetime="2013-09-27T11:27" itemprop="dateModified"> 27/09/2013 à 11:27</time>

Le docteur Pierre Lamothe, psychiatre en prison et expert agréé

par la Cour de cassation, revient sur un mensonge qui a ébranlé

la France.

<figure class="media_article panoramique" itemprop="associatedMedia" itemscope="" itemtype="http://schema.org/ImageObject"> La mère de Fiona, accompagnée de son avocat, le 16 mai 2013. <figcaption>

La mère de Fiona, accompagnée de son avocat, le 16 mai 2013. © THIERRY ZOCCOLAN / AFP

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Après le mensonge, les aveux. Le voile commence à être levé sur l'étrange disparition de la petite Fiona, en mai dernier. Mercredi, sa mère, Cécile Bourgeon, a révélé que sa fille n'avait jamais été enlevée. Aux policiers, elle a raconté que c'était son conjoint, Berkane Maklouf, qui l'avait frappée à mort. Puis le couple aurait emmené le petit corps et l'aurait enterré, sous les yeux de la petite soeur de Fiona. Il n'a pas encore été retrouvé. L'homme nie farouchement et se borne à évoquer un "accident domestique". L'enquête se poursuit pour déterminer les causes exactes de la mort. Pendant des mois, la mère de Fiona a refusé d'avouer, ralliant à sa cause l'opinion publique. Pour Le Point.fr, Pierre Lamothe, psychiatre en prison et expert agréé par la Cour de cassation, revient sur le mensonge de Cécile Bourgeon, "une forme moderne de l'immaturité", selon lui. Entretien.

Le Point.fr : Que pensez-vous du battage médiatique qui a entouré l'affaire Fiona ?

Pierre Lamothe : Les médias sont évidemment à l'affût du spectaculaire. Dans le traitement de l'information, il y a une exaltation devant le crime des crimes, c'est-à-dire le crime contre les enfants. Autrefois, le parricide était l'horreur absolue. Désormais, la natalité a baissé, nos enfants sont devenus sacrés. Dans ce type d'affaires, on s'emballera toujours autour du "crime aléatoire" : l'hypothèse d'un enfant enlevé par un parfait inconnu. Le crime aléatoire est celui qui nous apparaît le plus violent et le plus menaçant pour tout le monde. Car c'est cela qui nous intéresse : la menace qui pèse sur chacun d'entre nous. On ne veut pas voir que, la plupart du temps, les enfants tués le sont par leurs propres parents. Il doit y avoir une quarantaine d'enfants tués chaque année, il y en a trente-huit tués par leurs parents, et deux par des étrangers. Statistiquement et criminologiquement, c'est dans l'entourage qu'il faut commencer à chercher les coupables.

Au fil des mois, la mère de Fiona s'est enfermée dans son mensonge. Un comité de soutien était convaincu de sa version des faits, tout comme certains journalistes. Cela ne la pousse certainement pas à avouer, non ?

La mère de Fiona s'est appuyée sur le battage médiatique pour étayer sa propre conviction d'innocence. Elle s'est convaincue elle-même de son innocence, et elle a fini par y croire, et par entraîner derrière elle un comité de soutien. Au début, les gens sont agnostiques. Ils veulent comprendre, ne pas abandonner les recherches, parer à la soi-disant paresse des autorités. C'est un soutien généraliste qui fait du bruit autour de la détresse d'une mère, en passant sous silence que, finalement, la coupable pourrait être elle. Ce sont des gens qui endossent le costume de la mère de Fiona et qui font sa bataille.

Quel est l'intérêt pour la victime de s'attacher le soutien d'un tel comité ?

Un comité de soutien est formé par des gens qui sont prêts à s'exalter, qui ont une sensibilité particulière pour la cause qu'ils défendent. La personne qui est dans un comité de soutien s'identifie à la victime exemplaire, elle va même aider à mettre en mots des sentiments que la victime ne perçoit pas toujours. Mais c'est une exaltation inutile : on n'a jamais vu en trente ans un enleveur d'enfants renvoyer un petit en disant : "Oui, madame, j'ai bien compris votre douleur." Il faut essayer d'être rationnel : vous êtes vraiment innocent, on a enlevé votre enfant, vous savez que la police s'en occupe. Vous êtes en tête-à-tête avec votre douleur intime, quel est l'intérêt de la rendre publique ? Si vous avez besoin de rechercher une médaille de souffrance, c'est que quelque chose n'est pas clair. Les innocents sont discrets. Désormais, les membres du comité de soutien expriment une déception à la hauteur de leur idéal. C'est comme si c'était leur enfant qui était mort.

Les journalistes ont-ils pris toutes les précautions nécessaires en abordant cette affaire ?

Certains médias ont joui du spectaculaire. D'autres ont laissé ouverte la porte de sortie et ont profité de l'ambivalence de l'affaire. Ils ont souligné les conditions de vie difficiles de la mère de Fiona, sa double maternité, son conjoint violent. Ils vont laisser planer l'idée que la mère de Fiona pourrait être la coupable. Tout l'art journalistique est ici : montrer qu'on peut répercuter la parole de l'accusé, mais prendre des pincettes pour le faire.

Lorsqu'elle a avoué, la mère de Fiona s'est sentie "libérée", selon ses propres mots. Cela vous étonne-t-il ?

La mère de Fiona avait fini par se convaincre qu'elle était celle dont les médias parlaient. Les personnes qui arrivent à nier totalement sont extrêmement rares. Elle n'est pas psychotique ni meurtrière professionnelle, elle savait bien que son mensonge ne tiendrait pas la route indéfiniment. À un moment donné, la pression était telle qu'on peut comprendre qu'elle soit soulagée.

Comment expliquez-vous ce mensonge ?

C'est une forme moderne de l'immaturité. Ce sont des personnes qui ne veulent être responsables que de ce qu'elles ont désiré. C'est un phénomène qui est de plus en plus répandu. Il y a une restriction mentale dont beaucoup de gens se prévalent qui consiste à dire : "Attention, ce qui est arrivé, je ne l'ai pas voulu, donc je ne suis pas responsable. Je veux bien être responsable de mon désir, mais après c'est le destin qui fait les choses. Ce ne peut être qu'un accident." C'est ce que j'appelle "l'inconséquence". Il y a un processus continu de réajustement de l'image de soi. On va lui dire : une personne qui avoue est une meilleure personne que celle qui n'avoue pas. On lui redonne une piste pour restaurer son amour propre

La mère de Fiona va-t-elle s'attacher à son statut de victime ?

Oui, elle sera soulagée dès lors qu'on lui fournira une explication qui lui permettra de s'ancrer dans sa position de victime. Au début de l'affaire, elle était victime de l'enlèvement. Désormais, elle va pouvoir se dire qu'elle était victime de la violence de son conjoint. Enfin, elle finira par être victime de son mauvais choix. Elle dira que ce n'était qu'un accident, qu'elle n'a fait que dissimuler le corps. Plus on va affiner les éléments de l'affaire, plus on va déterminer exactement sa participation. Mais elle, elle restera dans sa position de victime. Il faut qu'elle puisse se regarder dans la glace et se dire : "J'étais une mère et ce qui est arrivé m'a échappé."

Et maintenant, que peut-il se passer ? Quels sont les choix qui s'offrent à la mère de Fiona ?

Des gens vont poursuivre l'investigation et, en principe, vont essayer de comprendre ce qui est vraiment arrivé. Supposons à l'inverse qu'elle tombe devant un juge d'instruction qui veuille à tout prix démontrer qu'elle était complice de son mari, qu'elle a fait plus qu'enterrer le corps, qu'ils étaient maltraitants, qu'elle faisait payer à la gamine le fait que le père soit parti... Un juge peut très vite, avec des questions en apparence adjacentes à l'affaire principale, induire des actions de défiance et de rejet. À ce moment-là, la mère de Fiona pourrait se défendre de façon projective, avec du déni, avec de l'agressivité, pour montrer qu'elle n'est pas un monstre. Le juge se doit d'adopter une position de neutralité, en posant des questions respectueuses de l'humain, même s'il n'est pas dupe. Si le juge montre qu'il n'est pas dans le jugement moral, elle lui donnera les explications qui intéressent la justice. Le juge doit essayer de comprendre la vérité de l'accusé. C'est Montaigne qui disait : Il existe des hommes inhumains, mais ce serait l'être plus qu'eux que leur dénier l'humanité.

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