On ne sait pas encore si le dalaï-lama en est vert de jalousie ou rouge de plaisir, mais il a désormais un concurrent de plus en plus sérieux qui, en ce début de printemps, est incontournable à Paris. Il y a quelques semaines, on a même frôlé l’overdose médiatique, quand tous les journaux ont fait leurs gros titres sur lui, et parfois même leurs Unes : Ai Weiwei, artiste persécuté par le régime chinois. « Quelques journalistes seulement » (sic) avaient eu le privilège de le rencontrer en exclusivité dans son atelier à Pékin, avant que ne soit inaugurée la première exposition en France à lui être entièrement consacrée, au Musée du Jeu de paume, à Paris - après l’Allemagne et la Suisse, et avant l’Italie.
Fils d’un grand poète, lui-même condamné à nettoyer des toilettes publiques pendant vingt ans, Ai Weiwei, né en 1957, était jusque-là connu des seuls amateurs d’art contemporain, et surtout de ceux, pointus, qui s’intéressaient à l’underground chinois. C’était avant que le gouvernement ne commence à lui infliger toute une série de brimades, virant récemment au harcèlement, qui en firent en quelques mois le « dissident » le plus connu du pays, éclipsant tous ceux qui croupissent dans les prisons politiques depuis des années, et dont les noms brûlent régulièrement les lèvres de nos dirigeants lors de sommets où, entre droits de l’homme et gros contrats, il faut choisir.
Avec Ai Weiwei, le monde de l’art a trouvé son « Che », une icône reconnaissable dont le nom (aïe !), sonne comme un slogan et dont la silhouette tout en rondeur, semble être un défi insolent et bonhomme à l’acharnement des censeurs, plus encore : une allégorie de l’artiste engagé, « indigné », tel que le rêve notre société. Stature éritée ou engouement naïf et politiquement correct ? Ceux qui ne versent pas dans la passion Weiwei rappellent que, pour un artiste si maltraité, avoir été invité par le gouvernement à concevoir le stade olympique de Pékin avec les architectes suisses Herzog et de Meuron, est pour le moins contradictoire, même s’il appela ensuite au boycott des Jeux en 2008, taxés de propagandisme.
Il en va souvent ainsi de ces artistes dits « rebelles » et pourtant surexposés par les plus grandes institutions : le terrain est glissant, voire piégé. Comment critiquer quelqu’un qui, objectivement, est persécuté par un régime autoritaire ? La question s’était posée de la même façon quand, à l’automne 2010, lorsque le Louvre avait organisé « Contrepoint russe », une exposition qui avait provoqué un pataquès non seulement avec la Russie (qui a la censure leste), au motif « d'incitation à la haine et à la violence », mais aussi avec l’artiste contestataire concerné, Avdei Ter Oganian, qui avait demandé en vain, que l’on décroche ses œuvres par solidarité avec Oleg Mavromatti, un artiste russe réfugié en Bulgarie et menacé d’extradition.
Hier au Louvre, comme aujourd’hui au Musée du Jeu de paume, le risque de déception est grand, devant le décalage entre l’aura médiatique du personnage et la pauvreté artistique des œuvres exposées. Une contradiction dont le Chinois vedette de l’heure n’a pas l’exclusivité, comme le prouve hélas le travail d’artistes d’autres horizons, dans lequel on voudrait absolument voir l’histoire en train de se faire. Des croûtes oui, mais peut-être surtout un grand malentendu sur nos attentes vis-à-vis de ce que l’on attend des artistes, a fortiori quand ils viennent de pays avec lesquels l’Europe entretient des rapports complexes.
Voici donc l’histoire d’Ai Weiwei, qui a mal commencé puisque, sur fond de révolution culturelle, le père poète est envoyé en Mandchourie, puis dans le glacial et lointain Xinjiang, où il lui est interdit de lire et d’écrire, et où la famille fait parfois les poubelles pour survivre. Ai Weiwei trouve une échappatoire en partant à New York au début des années 1980. Il découvre alors le travail d’Andy Warhol et de Marcel Duchamp, ainsi que toute une scène dont la créativité le fascine, comme en témoignent les nombreuses photos montrées dans la première partie de l’exposition du Jeu de paume. En 1993, il revient au chevet de son père mourant, dans un pays en pleine croissance économique mais toujours aussi peu démocratique.