C'est un joli coin de nature, un vallon verdoyant encaissé entre deux collines rocailleuses, à cheval entre la Syrie et la Jordanie. La frontière est marquée par un remblai de sable, surmonté d'un vieux rouleau barbelé facile à traverser. C'est par ce chemin de contrebande, surnommé le "sheek" (barbelés, en arabe), que les opposants syriens réfugiés en Jordanie ont échappé aux griffes de leur ennemi juré, Bachar Al-Assad. Et c'est par là aussi qu'ils espèrent revenir dans leur patrie, en libérateurs cette fois, tant ils sont persuadés que le Qatar et l'Arabie saoudite s'apprêtent à mettre à exécution leur plan pour armer l'opposition.
"Les jours de Bachar sont comptés, proclame Abou Abdallah, ancien douanier de 31 ans, qui fait mine d'ignorer la défaite des insurgés face aux troupes régulières à Baba Amro, Rastan ou Idlib, bastions de la résistance armée . On n'attend plus que les armes. Quand les livraisons arriveront, vous ne trouverez plus un seul Syrien en Jordanie."
Combien sont-ils sur le territoire hachémite ? Les Nations unies disent 4 000, mais ce chiffre ne comprend que ceux qui se sont enregistrés auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR). Les autorités jordaniennes parlent de 80 000, mais beaucoup d'observateurs estiment qu'elles grossissent ce chiffre afin d'accroître l'aide internationale qui leur parvient, en provenance notamment des Emirats arabes unis.
Le fait est qu'il n'existe pas, pour l'instant, de camp de réfugiés à proprement parler. Les déserteurs de l'armée régulière qui passent le "sheek", dont le nombre est estimé à une centaine, sont cantonnés dans la ville voisine de Salt, sous l'étroite tutelle des moukhabarat, les services de sécurité jordaniens, qui redoutent que des agents de Damas ne se mêlent à eux. La hantise de la monarchie jordanienne, qui fut le premier régime arabe à appeler M. Assad à quitter le pouvoir, est de faire l'objet d'une opération de déstabilisation téléguidée par le pouvoir syrien.
Les opposants non combattants, eux, peuvent circuler librement dans le pays dès lors qu'ils ont trouvé un "sponsor" qui se porte garant de leur bonne conduite. Beaucoup s'en vont habiter Amman ou Irbid, les deux grandes villes de Jordanie, où ils bénéficient de l'aide d'organisations de charité islamique. Les réfugiés originaires de Deraa, berceau du soulèvement syrien, s'installent le plus souvent à Al-Ramtha, la ville jumelle, située de l'autre côté de la frontière, où beaucoup ont des parents.
"ÉVITER LES MINES"
C'est le cas d'Abou Abdallah, qui vit depuis la fin de l'été dans une maisonnette décrépie, avec sa femme et leurs enfants. Le frère de son épouse étant connu pour avoir fait le "djihad" en Irak, il a vite été dans le collimateur du régime, pressé de prouver que les révolutionnaires sont des pions d'Al-Qaida. Après avoir envoyé sa famille à Al-Ramtha par le poste frontière officiel, il l'a rejointe par la filière clandestine. "Le plus compliqué consiste à éviter les patrouilles de l'armée syrienne. Une fois en vue du sheek, on est tiré d'affaire. L'armée jordanienne a aménagé un sentier en dalles de pierre. Il suffit de marcher dessus pour éviter les mines."
Les militaires se montrent coopératifs avec ceux qui désirent rentrer au pays et qui, faute d'armes, sont chargés de matériel médical. Ils leur indiquent le meilleur moment pour passer, en fonction des mouvements de leurs homologues syriens, et les véhiculent parfois jusqu'à la zone frontière. "La Jordanie fait tout ce qu'elle peut d'un point de vue humanitaire, dit Abou Hadi, peintre en bâtiment devenu le principal dessinateur des banderoles anti-Assad de Deraa. D'un point de vue politique, l'attitude du gouvernement est plus contrastée, mais on le comprend. La Jordanie dépend de la Syrie pour ses importations. Si Damas fermait sa frontière, l'impact économique serait terrible."
OFFENSIVE DIPLOMATIQUE
Un observateur étranger abonde : "Les cadres de la sécurité jordanienne viennent des tribus du Nord. Il y a beaucoup de liens sociaux et familiaux entre les populations qui vivent de part et d'autre. La solidarité avec les victimes de la répression était inévitable. Mais la Jordanie veille en même temps à ne pas être perçue comme une base arrière de l'opposition. Car la Syrie pourrait très facilement la déstabiliser."
Les réfugiés de Ramtha veulent croire que la situation est en train de changer. Ils pressentent, comme l'affirmait un récent article du quotidien panarabe Al-Quds Al-Arabi, que les monarchies du Golfe, à la pointe de l'offensive diplomatique contre Bachar Al-Assad, font pression sur les dirigeants jordaniens, pour qu'ils durcissent leur position.
"Il y aura un accord entre le Conseil de coopération du Golfe (les pétromonarchies de la péninsule Arabique) et la Jordanie, et les armes finiront par entrer en Syrie par Ramtha, assure Abou Baker, un ancien maraîcher en lien avec l'Armée syrienne libre (ASL). Par le Liban, ce n'est pas possible à cause du Hezbollah (la milice chiite pro-iranienne, qui soutient le régime syrien) et par la Turquie non plus à cause de sa communauté alaouite (la branche du chiisme dont est issu le clan au pouvoir à Damas)."
"PACTISER AVEC LE DIABLE"
Chimérique ? Réaliste ? Ce calcul témoigne en tout cas de la défiance croissante des activistes de terrain pour les dirigeants de l'opposition, souvent mal à l'aise avec la militarisation de la révolte. "Il y a des gens bien au sein de ces platesformes, mais ils n'ont aucun impact sur le terrain, estime Abou Abdallah. Les seuls qui tentent vraiment de nous protéger, ce sont les membres de l'ASL."
Dans l'esprit de ces hommes à bout de nerfs, le soulèvement ne triomphera qu'à deux conditions : l'instauration d'une zone de sécurité, protégée par une coalition internationale, et le ravitaillement de l'ASL en armes plus lourdes et plus perfectionnées que les kalachnikovs dont elle dispose. "Les désertions se multiplieront et, en un mois, on peut faire tomber Bachar", jure Abou Baker. Mais, "s'il n'y a pas d'intervention, nous irons pactiser avec le diable, dit Abou Abdallah. On verra très vite des attentats-suicides. Il y aura des infiltrations de combattants salafistes. Ce sera le chaos total."