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Martine Franck, l’oubli de soi

Martine Franck, l’oubli de soi

Martine Franck, qui vient de nous quitter à 74 ans, était une grande dame. Pas une grande dame de la photographie, au sens solennel et pompeux de l’expression, si étranger à sa nature, mais une grande dame tout simplement, par son élégance naturelle, celle des gestes et du cœur, par son éducation à l’anglaise, du côté de grands bourgeois anversois, par sa culture et le regard qu’elle posait sur le monde. Un regard pudique et discret, ce qui ne va pas de soi quand on sait qu’il y a du voleur en tout reporter.

Elle avait photographié la jeunesse et la vieillesse, les petits rats de l’Opéra et les collégiens du Collège de France, le parc de Sceaux enneigé et les ateliers d’artistes, sans oublier son cher Donegal plus irlandais que nature sous son objectif, et aussi les comédiens du Théâtre du soleil, aventure dont elle fixa les travaux et les jours durant de longues années. Elle mettait autant de malice et de douce passion à photographier des spectacles que des paysages, l’Orient que les musées. Et la pâte humaine. Dis-moi qui tu photographies, je te dirais qui tu es. Ses portraits reflètent son goût des autres, la quête de l’intérieur et de la profondeur des êtres, la compagnie des écrivains (Hélène Cixous, John Berger, Hervé Guibert, Michel Leiris, Albert Cohen, Yves Bonnefoy), des peintres (Balthus, Avigdor Arikha, Sam Szafran, Zao-Wou-Ki, Velickovic, Etienne Martin, Zoran Music, Barcelo, Botero, Raymond Mason, Marc Chagall, Diego Giacometti, Arpad Szenes et Maria Elena Vieira da Silva) qui avaient presque tous en commun d’être de ses amis avant d’être des artistes. Ainsi quelque chose passe dans ces photos qui demeure invisible ailleurs. Si ce n’étaient des gens, c’étaient des formes, des

lignes, des courbes, des perspectives et des horizons. En noir, en gris et en blanc. Avec du grain comme dans la vie.

D’un naturel timide, elle se cachait volontiers derrière son appareil, le revêtant tel un masque pour s’avancer dans la société et dans le monde, constamment en alerte, prête à saluer l’inattendu, ravie de ne pas pouvoir anticiper l’événement. Pas facile d’être photographe de l’agence Magnum quand on est aussi, à la ville, celle qui partage la vie d’Henri Cartier-Bresson ; mais celle qui était sa femme n’était pas Mme HCB pour autant ; ni lui ni elle ne l’auraient voulu ; et on peut même dire que, lorsqu’il a posé définitivement ses armes de reporter en 1970, c’était aussi pour ne pas la gêner. Pour ne pas risquer d’éclipser son œuvre à elle par sa notoriété à lui. Sa première exposition personnelle (Le Théâtre du soleil, Galerie Rencontre, Paris) ne date-t-elle pas de 1971 ? Pas l’ombre d’une rivalité ou d’une jalousie entre eux. Sans elle, sans son activisme pour conserver sa cohésion aux archives et donc à l’oeuvre de HCB au lendemain de sa mort, sans ses démarches permanentes pour lever des fonds et son harcèlement auprès de la Mairie de Paris, il n’y aurait pas eu de Fondation Cartier-Bresson.

L’hiver dernier, la MEP et la galerie Claude Bernard avaient organisé deux expositions à Paris en hommage à son œuvre, et à l’occasion de son dernier album Venus d’ailleurs (Imprimerie nationale). Une réception eut lieu à l’issue du vernissage, dans un grand restaurant tout près. Très amaigrie et affaiblie par son traitement contre le mal qui la rongeait, elle avait tenu à être

 

là, près de l’entrée, saluant les uns et les autres, un sourire

  

pour chacun de ceux qui, selon elle, s’était donné de la peine de venir regarder ses photos. Ce soir-là, par la sérénité et la douceur qui se dégageaient de tout son être si fragile, elle impressionnait. La délicatesse même. Cet oubli de soi manifesté dans l'attention aux autres, quelle leçon !

Son grand-père était mort en tombant de la digue d’Ostende alors qu’il photographiait ses deux cousins. A l’écrivain John Berger, avec qui elle s’était entretenue par fax en préface à son album D’un jour, l’autre (MEP/ Seuil, 1998), elle avait répondu, sobrement et brièvement, comme à son habitude : « Je n’ai jamais voulu penser au lieu où je serais enterrée, mais maintenant que tu me le demandes je crois que je veux être incinérée et que mes cendres soient répandues au pied d’un bel arbre. J’aime l’idée d’être recyclée dans la terre – mais pas tout de suite, s’il te plaît ». C’était il y a quatorze ans. D’une manière ou d’une autre, dans quelques heures, ce sera fait, quelque part dans le Lubéron.

("Martine Franck" photo Passou; "Ballet Moïsseïev, jeunes danseuses en répétition, Moscou, 2000" et "Une vue du train pour Xian, Beijing, 1908" photos Martine Franck- Courtesy agence Magnum)

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