Angela Merkel a réussi à imposer son candidat comme tête de liste des conservateurs européens
pour les élections législatives du 25 mai: l’ancien premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude
Juncker, a été élu aujourd’hui par le congrès du PPE (Parti populaire européen), réuni à Dublin,
par 382 voix contre 245 pour son concurrent malheureux, le Français Michel Barnier, actuel
commissaire au marché intérieur et aux services. Le premier ministre letton, Valdis Dombrovski,
s’était désisté la veille en faveur de Juncker, ce que Michel Barnier, en dépit des pressions allemandes,
a refusé de faire en estimant que sa famille politique avait tout à gagner à un débat interne.
En remportant cette primaire, l’ex-premier ministre luxembourgeois devient officiellement le candidat
des conservateurs à la succession du président sortant de la Commission, le Portugais José Manuel
Durao Barroso.
Mais la victoire de Jean-Claude Juncker est moins éclatante que ne l’espéraient ses soutiens
allemands: sur 812 délégués, 199 n’ont pas pris part au vote et 2 ont voté blanc, soit une élection
acquise par 47 % des délégués (61 % des suffrages exprimés). Même si le PPE, dominé de la tête
et des épaules par la CDU/CSU, n’a rien à refuser à la chancelière, il semble qu’une partie des
délégués, notamment les députés européens, n’aient pas apprécié de voir réapparaître dans le jeu
l’un des dinosaures de la construction communautaire : même s’il n’a que 59 ans, Juncker est en
effet le dernier négociateur du traité de Maastricht encore en activité (il était alors ministre des
Finances depuis 1989). Surtout, comme membre du Conseil européen des chefs d’État et de
gouvernement de janvier 1995 à novembre 2013, en qualité de premier ministre du Grand Duché,
et patron de l’Eurogroupe (les ministres des Finances de la zone euro) entre 2004 et 2013, il incarne
l’Europe intergouvernementale, autocratique et austéritaire, celle qui, selon l’Europarlement, est
responsable de l’impotence de l’Union sur le plan interne et international. Il a d’ailleurs renforcé la
défiance qui entoure sa candidature en s’abstenant de faire campagne, comme si le soutien d’Angela
Merkel suffisait.
Enfin, il n’a jamais caché qu’il n’était pas intéressé par la présidence de la Commission, un job épuisant
, mais par la présidence du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement. Personne n’a oublié
qu’il avait convoité ce poste en 2009, alors qu’il n’a jamais été candidat pour diriger la Commission :
c’est Nicolas Sarkozy, alors chef de l’État français, qui lui a barré la route, car il estimait que ce bon
vivant (trop de cigarettes, trop d’alcool) avait un peu trop épousé les thèses allemandes en ne se
montrant pas assez réactif au début de la crise financière, en 2007-2008. À l’époque, Merkel avait
d’ailleurs soutenu le Président français…
Son brusque ralliement à la candidature du Luxembourgeois a donc surpris, d’autant que la
chancelière ne fait pas mystère de son refus de se laisser lier les mains par les partis politiques
européens qui veulent imposer comme président de la Commission la tête de liste du parti arrivé
en tête qui disposera d’une majorité au sein du Parlement élu le 25 mai. Pour Merkel, c’est aux
chefs d’État et de gouvernement qu’il revient de désigner à la majorité qualifiée et «en tenant
compte» du résultat du scrutin celui qui dirigera l’exécutif européen, comme le prévoient
explicitement les traités. Le Parlement, lui, peut simplement refuser le candidat proposé.
Selon plusieurs sources, comme je l’ai expliqué ici, Angela Merkel aurait décidé de se servir de
la candidature de Juncker pour retrouver de l’espace. Au lendemain des élections, le Conseil,
qui doit se réunir pour un dîner le 27 mai, pourrait le désigner comme… président du Conseil
européen, l’institution regroupant les chefs d’Etat et de gouvernement. Puis, constatant que le
PPE n’a plus de tête de liste, les chefs auraient fait valoir qu’ils n’étaient plus tenus de désigner
un des candidats portés par les partis politiques… Bien sûr, une telle manœuvre suppose que le
PSE ne remporte pas l’élection et surtout, que l’Allemand Martin Schulz, sa tête de liste, ne
parvienne pas à réunir une majorité avec les libéraux et les écologistes, les deux seuls groupes
susceptibles de l’aider à former une majorité. Sinon, on voit mal le Conseil européen oser passer
sur le corps du Parlement et s’asseoir sur le résultat d’un vote démocratique. Mais Merkel joue
sur du velours, Schulz suscitant beaucoup de défiance parmi les libéraux et surtout les verts qui
lui reprochent d’avoir l’échine trop souple face aux gouvernements… Ce n’est pas un hasard si
Daniel Cohn-Bendit, le coprésident du groupe vert, soutenait la candidature de Michel Barnier,
«un Delors de centre-droit», et non celle du socialiste allemand.
La manœuvre merkelienne ayant été éventée, elle risque maintenant d’échouer. Juncker, pressé
de questions, a dû jurer à Dublin, sans convaincre totalement, qu’il voulait être président de la
Commission. De même, le président du PPE, le Français Joseph Daul a affirmé: «si nous gagnons
les Européennes et nous gagnerons, c’est notre candidat qui s’installera à la présidence de la
Commission européenne et pas un autre». Mais on sait ce que vaut, en politique, ce type de
promesse, surtout à trois mois du scrutin.
E
<time class="dt-updated" datetime="2014-03-07T14:14:49+0000" pubdate="" style="font-family: 'Helvetica Neue', Arial, sans-serif; font-size: 12px; line-height: 16px; text-decoration: none; outline: rgb(0, 0, 0); color: rgb(112, 112, 112);" title="Heure d'envoi : 07 Mars 2014, 14:14:49 (UTC)">3:14 PM - 7 Mars 2014</time>n supposant même que le PPE arrive en tête au soir du 25 mai, il va encore falloir
que Juncker réunisse sur son nom une majorité politique. S’il devait parvenir à convaincre les libéraux
emmenés par le Belge Guy Verhofstadt, un autre fédéraliste bon teint, en échange de la présidence du
Parlement européen pour cinq ans (et non pour un demi-mandat comme cela se fait aujourd’hui,
chaque parti de la coalition majoritaire l’exerçant à tour de rôle), il risque d’avoir du mal, s’ils n’ont
pas une majorité absolue à eux deux comme cela risque d’être le cas, à convaincre les écologistes
(Juncker n’a aucune chance de rallier les eurosceptiques et les europhobes qui l’exècrent). Ainsi,
le député européen EELV, Yannick Jadot, a immédiatement twitté, dès le résultat du congrès du
PPE connu : « Juncker, grand défenseur des paradis fiscaux, tête de liste du PPE pour Européennes.
Son slogan : «l’Europe en pire!» »…
De fait, en pleine crise de la zone euro, l’ex-premier ministre luxembourgeois, pourtant défenseur
d’une Europe fédérale, n’a jamais cessé de défendre ses intérêts nationaux, en refusant de lâcher
sur le secret bancaire, qui fait la force de la place financière du Grand Duché, ou en acceptant de
renforcer la lutte contre l’évasion fiscale, au moment où tout le monde faisait des efforts pour
sauver la monnaie unique. Une sacrée tache sur son CV d’europhile convaincu. Il n’est pas exclu
que la chancelière (et ses pairs) ait déjà parié sur un échec de son poulain devant le Parlement, et
encore une fois dans l’hypothèse où le PSE ne parvienne pas à réunir une majorité alternative,
pour pouvoir nommer qui elle l’entend à la présidence de la Commission. La saison 2 de ce
« House of cards » communautaire s’annonce pleine de rebondissements.

