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Nelson Mandela : dernier héros politique du XXème siècle

Nelson Mandela : dernier héros politique
du XXème siècle

LE CERCLE. par Thierry Vircoulon - Alors que notre époque nous a habitués aux héros éphémères et que la politique est devenue synonyme de malhonnêteté, Nelson Mandela est l’incarnation du bien en politique. Il a fait un parcours sans faute de ses premières années de jeune dirigeant turbulent de l’ANC à son statut d’icône internationale au début de notre siècle.

Dès le procès de Rivonia en 1963, il est devenu le symbole de la lutte du peuple sud-africain contre l’apartheid. Jeune avocat communiste à Johannesburg, il faisait partie des jeunes lions de l’ANC qui changèrent la politique de résistance passive de la vieille garde menée par un autre prix Nobel de la paix, Albert Luthuli. Nelson Mandela et ceux de Rivonia avaient compris que la désobéissance civile à la Gandhi ne pouvait infléchir qu’un régime politique « libéral » comme celui de Londres et non le régime ségrégationniste des Afrikaners. Pour avoir fait passer l’ANC de l’action non-violente à la lutte armée, il faillit payer le prix : il n’échappa que de peu à la peine capitale et fut condamné à la prison à perpétuité et envoyé dans l’île prison de Robben Island.

A partir de ce moment-là, il incarna la lutte contre l’apartheid, y compris dans tous ses revirements stratégiques. Tandis qu’Oliver Tambo dirigeait l’ANC en exil, Nelson Mandela transformait l’île prison en collège, lycée et université pour ses camarades qui, contrairement à lui, n’avaient pas pu avoir d’éducation. Devenu malgré lui martyr de l’apartheid, il se mua derrière les barreaux en une icône internationale au centre de deux événements mondiaux dans les années 90 : sa propre libération en 1990 diffusée sur toutes les grandes chaînes de télévision et la première élection démocratique de l’Afrique du Sud en 1994.

Un régime militaro-raciste transformé en une démocratie constitutionnelle moderne

Beaucoup dans la communauté blanche sud-africaine s’inquiétaient alors de le voir prendre les rênes d’un pays dont il avait été isolé par la prison presque trois décennies. A l’inverse, il a excellé dans sa nouvelle fonction de président et a su surprendre jusqu’à l’intérieur de l’ANC. De 1994 à 1999, il a mis au centre de son action la réconciliation des Blancs et des Noirs et a posé les fondations de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, c’est-à-dire d’une démocratie multiraciale pacifique. Malgré les énormes tensions intérieures, il a su transformer un régime militaro-raciste en une démocratie constitutionnelle moderne dont le slogan est « unité dans la diversité ». C’est durant sa présidence que l’ANC a tiré les conclusions de la fin de l’effondrement du bloc de l’Est et s’est détourné du communisme, que la Commission Vérité et Réconciliation a fait la lumière sur une grande partie des crimes d’Etat, que les services publics ont été déracialisés et qu’une ambitieuse politique de correction des inégalités héritées du passé a été conçue.

C’est aussi durant sa présidence que l’Afrique du Sud a réintégré le concert des nations et s’est imposée comme un pays avec lequel il fallait compter en Afrique et sur la scène mondiale. Isolée et sous sanction internationale dès les années 60, l’Afrique du Sud est devenue en peu de temps le moteur de la diplomatie africaine (on lui doit notamment la mutation de l’Organisation de l’Unité Africaine en Union Africaine au tournant de ce siècle) et un « joueur global ». Ne se contentant pas d’être première en Afrique, elle s’est haussée au niveau des nouvelles puissances émergentes en se faisant accepter dans le club des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) malgré la taille modeste de son économie, sa faible croissance et sa géographie excentrée au bout de la planète. Actuellement à la tête de l’Union Africaine, sa diplomatie de la paix l’a conduite à jouer le médiateur dans plusieurs conflits et à prendre des positions audacieuses, comme sur le dossier palestinien ou celui du Sahara occidental.

Choix d'une realpolitik illustrée par le refus de recevoir le Dalaï-lama

La transformation de l’Afrique du Sud en démocratie multiraciale n’a toutefois pas été un long chemin tranquille. L’explosion de la pandémie de sida et la recrudescence de la criminalité n’avaient pas été anticipées par les nouveaux dirigeants du pays et ont été des facteurs importants de désenchantement démocratique. La diplomatie de la paix de la présidence Mandela a cédé la place à une realpolitik qui privilégie les intérêts nationaux sur le principe des droits de l’homme – comme l’a illustré le refus du pouvoir sud-africain de recevoir le Dalaï-lama. Mais, malgré tous les revirements et changements de ligne politique depuis 1999, Nelson Mandela reste l’homme des fondamentaux, l’homme qui a conduit la transition sud-africaine à une époque extrêmement délicate où les Blancs et leurs capitaux émigraient, les sécurocrates de l’apartheid complotaient encore et les masses africaines déshéritées exigeaient le changement tout de suite. Il est aussi un président africain qui ne tenait pas au pouvoir : à l’inverse des Sassou, Compaoré, Mugabe, Biya, etc., il n’a effectué qu’un seul mandat et s’est retiré de la politique sitôt celui-ci terminé, se contentant de quelques apparitions forcées lors des assemblées annuelles de l’ANC.

Le bilan de sa présidence est celui du leadership et de l’intégrité : il a réussi une transition semée d’embûches et a transformé l’Afrique du Sud en une véritable démocratie moderne et non pas une pseudo-démocratie comme beaucoup de régimes sur le continent africain. Cela lui vaut d’être considéré par ses concitoyens comme le père la nation, le père d’une Afrique du Sud réinventée. Thabo Mbeki qui lui a succédé avait un jour déclaré qu’il ne cherchait pas à « walking in Mandela’s shoes because he has ugly shoes ». Par cette plaisanterie, il exprimait ce qui est une évidence pour tout le monde en Afrique du Sud : venant après un tel homme d’Etat, les autres présidents sud-africains sont malheureusement condamnés à n’être que des présidents.

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