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Obama, la deuxième foi

Élections américaines

Reportages, analyses, infographies : comment Barack Obama a remporté son duel contre Mitt Romney.

Obama, la deuxième foi
<time datetime="2012-11-07T21:06:20+01:00" itemprop="datePublished">7 novembre 2012 à 21:06    </time>lien

Barack Obama à Chicago, dans la nuit de mardi à mercredi, après son discours de victoire.

Barack Obama à Chicago, dans la nuit de mardi à mercredi, après son discours de victoire. (Photo Jewel Samad. AFP)

Portrait Quatre ans après sa première élection, le Président a gagné en expérience et en réalisme. S’il peut s’appuyer sur des succès, il sait que le regard des Américains a changé.

Par FABRICE ROUSSELOT De notre correspondant à New York

Devant ses fidèles de Chicago, il s’est présenté mardi soir en homme libéré. Un président reconduit et en confiance, prêt à écrire un nouveau chapitre, mais un président plus réaliste aussi, conscient de la tâche qu’il lui reste à accomplir. «Ce soir, vous, le peuple américain, nous avez rappelé que si la route a été ardue, si notre voyage a été long, nous nous sommes repris, nous nous sommes battus pour avancer, et nous savons au fond de nos cœurs que pour les Etats-Unis d’Amérique, le meilleur reste à venir», a-t-il lancé. Comme pour montrer qu’il savait apprécier à sa juste valeur la victoire qu’il venait de décrocher au forceps.

Quatre ans après une première élection historique, Barack Obama n’est plus le même. Porté par le vent de l’espoir et du changement en 2008, celui qui vient de décrocher son second mandat de façon magistrale a tiré les leçons d’une présidence marquée par la crise économique la plus grave depuis la grande dépression de 1929. «C’est bien simple, en 2008, il était le messie, tout le monde pensait qu’il pouvait tout faire parce que l’Amérique voulait sortir d’une période marquée par le terrorisme et par les guerres, et que le pays était lassé des deux mandats de George W. Bush, résume Robert Shapiro, professeur de sciences politiques à l’université Columbia (New York). En 2012, c’est maintenant un président qui doit assumer ce qu’il a fait, ses succès, mais aussi ses erreurs. Et qui doit prendre en compte la perception que les Américains ont de lui.»

L’histoire de Barack Obama, c’est une histoire américaine. Il aura fallu un discours quasi magique à la convention démocrate de Boston en 2004, lors de la course à la présidentielle de John Kerry, pour que le pays découvre le jeune sénateur de l’Illinois, «gamin frêle au nom bizarre qui pense que l’Amérique a une place pour lui aussi». Pendant longtemps, personne n’a réellement cru à ses chances face à Hillary Clinton durant les primaires démocrates de 2008. Mais Obama s’est finalement imposé comme le premier président noir des Etats-Unis, devenant soudain le symbole de ce qu’il imaginait comme une nation réunifiée, au-delà de ses fractures politiques, raciales et sociales.

Un mandat plus tard, la presse américaine n’a pas manqué de remarquer qu’il avait pris des cheveux gris. Ses proches assurent qu’il a toujours cru en la victoire et en son destin, mais reconnaissent aussi qu’il a perdu un peu de ses illusions, tant sur sa capacité à faire bouger les choses que sur la possibilité de mettre fin aux guerres partisanes de Washington. «Si l’on dresse un bilan comptable de sa présidence, il a fait beaucoup, estime Marion Just, experte politique à Wellesley College (Massachusetts). Il a évité la catastrophe économique, il a sauvé l’industrie automobile, il a régulé les banques, il a retiré les troupes d’Afghanistan, il a éliminé Ben Laden. Mais il s’est aussi rendu compte que tout n’était pas aussi simple qu’il le croyait. S’il a pu passer le plan de sauvetage économique [le stimulus package, ndlr] grâce à sa majorité démocrate au Congrès, il s’est ensuite heurté à une opposition systématique des républicains quand ces derniers ont pris le contrôle de la Chambre des représentants, en 2010. Du coup, il s’est aguerri, il est devenu moins naïf, d’une certaine manière, et beaucoup plus politique.»

Cérébral, un peu solitaire

Il y a un an, avec certains de ses stratèges, mais aussi sur le conseil avisé de Bill Clinton, Obama a ainsi décidé que sa campagne serait menée sur le ton de l’attaque à tout prix, bien loin des appels à l’unité de 2008. «L’idée était de ne pas faire de prisonniers et de trouver tous les angles d’attaque contre le républicain», assure un de ses proches. Très vite, le Président s’est montré agressif, décrivant Mitt Romney comme un capitaliste sans pitié, candidat des riches et des élites, qui cache de l’argent dans les paradis fiscaux. Après un premier débat télévisé raté, il est reparti à l’offensive et a accusé l’ex-gouverneur du Massachusetts de tromper les Américains en endossant le faux costume d’un conservateur modéré. Allant jusqu’à inventer un nouveau mot pour se moquer des revirements de Romney : la romnésie. Lors de la dernière interview d’Obama à Rolling Stone, l’historien Douglas Brinkley, qui a mené l’entretien, relate une anecdote durant laquelle le Président, discutant avec un journaliste du magazine, plaisante sur le fait que «les enfants ont de bons instincts». «Ils voient l’autre type, et ils se disent : "Celui-là, il raconte des conneries, c’est sûr"», a poursuivi Obama en évoquant Romney. Un langage peu habituel, qui a provoqué quelques réactions indignées sur Fox News, mais qui traduit l’exaspération du locataire de la Maison Blanche face à des républicains considérés désormais comme des ennemis.

A Washington, après avoir tenté pendant près de deux ans de «construire des ponts» avec les responsables et leaders politiques du Grand Old Party (GOP), Barack Obama a mis fin aux réunions interminables qui ne donnaient rien. Pour saisir ensuite chaque occasion qui lui était donnée de dénoncer «l’obstruction» du camp d’en face. «Il est devenu plus dur, a expliqué récemment son éminence grise, David Axelrod, parce que, à un moment ou à un autre, même avec les meilleures intentions du monde, on comprend que ceux qui sont devant vous ne sont pas venus pour négocier, mais pour provoquer votre chute.» Déjà peu friand des habituelles «sauteries» de la capitale américaine, Obama a donc décidé de s’en remettre à un cercle de proches, sans montrer un grand intérêt à tenter d’élargir ses amitiés politiques. Préférant souvent se retrouver en famille plutôt que dans les dîners washingtoniens, et développant l’image paradoxale d’un président cool et relax en même temps que celle d’un politicien cérébral et intellectuel, un peu solitaire.

Au fil des mois, le style de la présidence Obama a lui aussi changé. Peu à peu, il a perdu l’habitude de prononcer des grands discours qui, pendant longtemps, avaient semblé être la réponse automatique à chaque nouvelle épreuve. Sur les dossiers internationaux, comme l’Iran ou le Moyen-Orient, il a dû se rendre à l’évidence et constater que les progrès ne seraient pas forcément à la hauteur de ses promesses. Sa gestion des révolutions arabes a été prudente et mesurée.

«Obama a en fait compris que ce ne serait pas simple de "guérir la planète", comme il avait lui-même dit vouloir le faire, commente avec une pointe d’ironie non dissimulée un diplomate à l’ONU. Sur nombre de sujets, on est passé de l’idéalisme du début à un pragmatisme affirmé. Avec, de la part de l’administration et de la Maison Blanche, une volonté d’évaluer réellement les risques avant de s’engager sur tel ou tel conflit. On l’a bien vu sur la Libye par exemple, quand Obama a laissé les Anglais et les Français en première ligne, pour se contenter de "mener par-derrière". Il a beaucoup pesé ses interventions sur l’Egypte également, attendant plusieurs semaines avant d’appeler clairement au départ de Moubarak et en minimisant l’implication des Etats-Unis.»

Dès le début de sa campagne, le Président a adopté une nouvelle stratégie de communication, aspect qu’il avait quelque peu délaissé jusque-là. «Obama l’a dit lui-même, il a longtemps cru que sa fonction consistait à faire passer des lois, sans essayer de les expliquer, souligne William Galston, ancien conseiller de Bill Clinton. Le président Clinton, de son côté, était un véritable "explicateur en chef" et les gens l’adoraient car il savait justifier les décisions qu’il prenait avec les mots qu’il fallait. Obama a trop longtemps occulté tout cela et a mis du temps à comprendre que la façon de présenter un texte de loi est au moins aussi importante que la loi elle-même.» Lorsqu’il avait lancé, à l’automne 2011, un vaste plan pour l’emploi, qu’il savait condamné du fait de l’opposition au Congrès, il s’était néanmoins engagé dans une tournée de plusieurs jours pour essayer de faire passer son message auprès de la population.

Les démocrates admettent aussi que Barack Obama devra essayer d’apprendre de ses propres erreurs dans les quatre années à venir. Pour nombre d’Américains, le Président n’a pas forcément pris la mesure de l’impact de la crise sur l’emploi et sur la vie quotidienne de millions de personnes. «Il a sous-estimé le fait que la crise allait durer aussi longtemps et qu’elle mettrait beaucoup de familles KO après la perte de leurs maisons et de leur travail, souligne William Galston, ce qui explique que beaucoup de gens se disent déçus aujourd’hui. Ils pensent que le Président n’a pas fait assez, et on ne peut pas leur donner tort, que l’on soit démocrate ou républicain.»

«Programme plein»

Le choix le plus controversé d’Obama reste la réforme du système de santé qu’il a entreprise. Considérée comme capitale par beaucoup dans un pays où plus de 40 millions d’Américains n’avaient pas de couverture maladie, la loi a mobilisé toutes les franges les plus conservatrices du pays, et notamment les Tea Parties. Ce mouvement populiste s’est battu pendant de longs mois contre le principe d’un gouvernement qui impose une assurance santé à ses concitoyens. «C’est une réforme tout à fait déterminante, que beaucoup d’autres présidents ont tentée avant lui, précise Marion Just, de Wellesley College. Mais la question n’est pas là. L’important est de savoir si politiquement, à un moment où l’Amérique subissait encore de plein fouet les effets de la crise, il était judicieux d’investir autant de temps et d’énergie sur ce dossier précis.»

Toujours dans son entretien au magazine Rolling Stone, Barack Obama assurait qu’il aura «un programme plein» pour son second mandat, tout en insistant une nouvelle fois sur le fait qu’«il ne faut pas sous-estimer ce qui a déjà été fait». Il citait la bataille incessante du déficit, ou le besoin de lancer une véritable réforme sur l’immigration, l’une des promesses de 2008 qu’il n’a pas tenues, même s’il a stoppé temporairement le renvoi des jeunes immigrants illégaux. Le président américain évoquait également la nécessité d’aller encore plus loin dans le domaine de l’énergie verte, ou de bien gérer le retrait des troupes d’Afghanistan.

«Retrouver la dynamique»

Obama sait enfin qu’il doit essayer de retrouver dans les mois à venir un peu du souffle de 2008, pour redonner confiance à une nation en convalescence et qui ne sait toujours pas de quoi son futur sera fait. Dans un article sévère publié la semaine dernière par le New York Times par exemple, Fredrick Harris, directeur de l’Institut de recherches sur les études afro-américaines de l’université Columbia, assenait que, «pour ceux qui ont vu dans l’élection du président Obama le point culminant de quatre siècles d’aspirations de la population noire […], ces quatre dernières années doivent résonner comme une déception». Et d’assurer que le triomphe de la politique postraciale démocrate n’a pas été un triomphe pour les Noirs eux-mêmes, toujours au plus bas de l’échelle sociale.

«Il est très difficile de réactiver la dynamique de 2008, car c’était un moment unique, estime Charles Ogletree, l’un des professeurs d’Obama à Harvard devenu l’un de ses proches. Mais nous avons vu un enthousiasme et une forte mobilisation durant la fin de la campagne. Le Président a gagné en maturité, il est plus confiant, il est plus intelligent, il est plus fort. Il a montré sa détermination sur des sujets comme le mariage gay ou sur le fait de défendre le droit des femmes à l’avortement. Les Américains comprennent que c’est un leader naturel et un visionnaire, un président de la trempe des Roosevelt ou Lincoln qui, face à une épreuve terrible comme la crise que nous avons traversée, est capable de réagir et de mener le navire à bon port. Il l’a encore montré durant l’ouragan Sandy, et le public ne s’y est pas trompé.» A Chicago, Obama n’a pas manqué de remercier mardi ceux qui lui ont donné une seconde chance «Je vous ai écoutés. Vous m’avez beaucoup appris. Vous avez fait de moi un meilleur président», a-t-il assuré. Avant d’énoncer une seule promesse : se remettre au travail.

Une première version de ce portrait a été publiée dans l’édition spéciale de «Libération» parue hier dans la matinée et diffusée seulement à Paris.

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