Autant Obama a épaté le monde entier avec ses discours, autant les actes n'ont pas suivi, note Philippe Bilger. Mais à Cannes, au G20, le Président américain a dérapé. Révélateur.
J'espère que Barack Obama sera réélu président des Etats-Unis, sans méconnaître ses échecs, les déceptions qu'il a causées et l'immense difficulté de sa tâche. Homme des formidables discours, il s'est sans doute parfois trop souvent contenté de ceux-ci en oubliant les actes qui devraient en être l'accomplissement, l'aboutissement. Il n'empêche que pour un regard européen, certes peu au fait de la profonde réalité américaine, Barack Obama demeure au-dessus du lot et mériterait d'être renouvelé.
J'ai toujours apprécié sa personnalité et la grâce qui, comme une sorte d'aura, l'accompagnait partout, quoi qu'il fasse, dans n'importe quelle circonstance. Le style, l'allure lui étaient consubstantiels et il semblait n'avoir à se donner aucune peine pour correspondre à la fois à la majesté de sa fonction et à la simplicité démocratique. Dans la familiarité comme dans la pompe, il était remarquable. J'avais tendance à l'opposer à notre président qui au contraire pâtissait d'un phénomène inverse : il avait toujours du mal à « faire » président ! C'était lui que les puristes de la République incriminaient, ses comportements et ses propos qui étaient souvent passés à un crible légitimement critique.
Mais, surprise, Barack Obama a dérapé en arrivant au G20 de Cannes. Rien de politique, ou alors de manière très implicite, une intervention concernant la vie familiale du président français : « C'est notre première rencontre depuis l'arrivée au monde de la nouvelle petite Sarkozy et je veux féliciter Nicolas et Carla... Je suis sûr que Giulia a hérité du physique de sa mère plutôt que de celui de son père, ce qui est une très bonne chose » (Le Parisien). Une gentillesse apparente mais une vraie perfidie. Une amabilité convenue et obligatoire mais une indélicatesse rare. Nicolas Sarkozy a souri de manière forcée, a serré les dents et a laissé passer l'outrage.
Le président Obama disposait d'une infinité de moyens, grâce à sa parfaite maîtrise du langage, pour rendre hommage à la beauté de la mère de Giulia, pour célébrer l'arrivée de celle-ci au monde et pour congratuler les parents. Il a choisi - délibérément - le pire qui consistait, contre tous les usages liés à ce type de bonheur, à vanter l'épouse contre le mari, la mère contre le père. Rétorquera-t-on qu'il s'agissait d'une plaisanterie « à l'américaine » ? Peut-être, mais alors clairement mauvaise, grossière.
Il y a probablement dans cette foucade acide d'abord la traduction de l'agacement profond que Barack Obama éprouve face à Nicolas Sarkozy. Si la crise mondiale, les problèmes de la Grèce, l'action du couple Sarkozy-Merkel ont, semble-t-il, rapproché sur le plan politique l'Américain du Français, il n'en demeure pas moins que viscéralement leurs personnalités sont aux antipodes l'une de l'autre, la décontraction élégante du premier de l'empressement emprunté du second (Le Figaro). Leur prestation conjointe sur TF1 et France 2 résulte de la bienveillance de Barack Obama qui a bien voulu partager ce qui à l'origine devait lui être exclusivement dévolu. Ce « coup » médiatique démontre seulement que les intérêts sont parfois plus forts que les instincts.
Il y a, dans cette moquerie de velours, bien plus qui relève d'une faille évidente, incontestable dans l'être Obama et qui n'est pas loin, par contagion, d'atteindre le couple si on songe aux polémiques sur le coût somptuaire du séjour de son épouse avec ses filles en Afrique du Sud (nouvelobs.com). Barack Obama n'est-il pas parvenu à ce point où l'approbation publique de sa personne entraîne presque inéluctablement le culte de soi ? N'a-t-il pas dépassé la frontière séparant l'aisance dans l'existence, la facilité et la souplesse des mouvements, l'allure dans l'apparence du contentement de soi,
de cette très légère mais perceptible vanité qui fait qu'on devient peu ou prou son premier adorateur ? N'est-ce pas à partir de cette infime dérive constituant Obama en spectateur de lui-même, que ce dernier s'est permis, sans politesse, de renvoyer le président français dans le camp des disgracieux et des pères forcément heureux de n'avoir rien mis d'eux physiquement dans leur enfant ?
Cette péripétie est en même temps insignifiante et révélatrice. Il y a un moment où la grâce n'est plus une chance mais une supériorité. Inconsciente d'elle-même, elle est force, richesse, sympathie, admiration. Devenue attentive à sa présence, elle se dégrade en désinvolture, condescendance, presque mépris.
J'espère que Barack Obama ne va pas avoir « la grosse tête », qu'il va arrêter net ce processus risquant de faire d'un homme extraordinaire un président ordinaire.
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