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"Pourquoi je manifeste" : paroles de Turcs

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"Pourquoi je manifeste" : paroles de Turcs

La place Taksim, au cœur d'Istanbul, mardi soir. Crédit :  @Fawkxy
  
Les appels au calme et les excuses du vice-Premier ministre et du président turc n’ont pas empêché des milliers de manifestants de battre à nouveau le pavé mardi soir dans les grandes villes du pays. Un mouvement de contestation qui, selon nos Observateurs, réunit une large palette de revendications et de critiques tournées principalement vers la politique du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan.
 
Mardi soir, à Ankara et Istanbul, la police a utilisé des canons à eaux pour repousser des manifestants qui se dirigeaient vers les bureaux du Premier ministre. À Izmir, 25 personnes ont été arrêtées en raison de messages publiés sur Twitter, qualifiés "d’informations trompeuses et diffamatoires" par l’agence de presse officielle Anatolia, mais qu’un responsable du Parti républicain du peuple (CHP), la principale formtion d'opposition, a estimé être de simples "appels à manifester".
 
 
Affrontements entre police et manifestants, place Taksim, mardi à Istanbul. Crédit : DoÄŸu EroÄŸlu
 
Les manifestations se doublent désormais d’un mouvement de grève, lancé par l’une des principales centrales syndicales, la Confédération des syndicats du secteur public (KESK), qui revendique 240 000 adhérents. Elle a appelé mardi à arrêter le travail pendant 48h et devrait être rejointe mercredi par la Confédération syndicale des ouvriers révolutionnaires (DISK), et ses 420 000 membres.
 
Mardi, Bület Arinç, porte-parole du gouvernement et vice-premier Ministre avait présenté ses "excuses à tous ceux qui ont été victimes de violences parce qu'ils sont sensibles à la défense de l'environnement", assurant que les premières manifestations, organisées en début de semaine dernière à Istanbul pour protester contre un projet de centre commercial qui devrait être construit en lieu et place du parc Gezi, étaient "justes et légitimes".
 
La Turquie est gouvernée depuis 2002 par un gouvernement emmené par le parti de la Justice et du Développement (AKP), qui prône une ligne politique dite "islamo-conservatrice" et dont le leader, Recep Tayyip Erdogan, occupe le poste de Premier ministre depuis mars 2003. L’AKP a remporté les élections législatives de 2002, 2007 et 2011. Le principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP) est une formation laïque et d’inspiration sociale-démocrate, dont le présiden Kemal KılıçdaroÄŸlu a apporté son soutien aux manifestants.
“Si l’AKP reste au pouvoir, l’islam régira toute la société”
Omer Koseoglu a 45 ans. Il gère un club de fitness à Ankara, la capitale turque.
 
 
"C’est la première fois de ma vie que je manifeste. J’ai rejoint le mouvement parce que la très grande majorité des jeunes se comporte pacifiquement et que je soutiens leurs revendications et partage leurs inquiétudes, notamment concernant la remise en cause de la laïcité à laquelle procède le gouvernement. C’est une valeur fondatrice de notre République, inscrite dans la Constitution et je refuse qu’on y touche.
 
L’AKP a accru l’importance des cours de religion dans le système éducatif, et surtout, il a modifié ce système l’an dernier : on a désormais un système "4+4+4", les élèves passant quatre ans en primaire, quatre au collège, puis quatre au lycée. Désormais, au sortir du primaire, à 10 ans, un enfant peut décider d’aller dans une école "professionnelle". Or, cela inclut les écoles de l’imam Hatip, qui sont des écoles religieuses. Auparavant, elles n’étaient accessibles qu’à partir de 15 ans.
 
Ces réformes sont menées sans la moindre concertation : grâce à sa très solide majorité, le gouvernement de l’AKP n’a qu’à dire ce qu’il veut faire pour que ça se fasse. Si ce parti reste au pouvoir, il finira par changer la Constitution, et l’islam régira toutes les parties de la société. Le ras-le-bol est profond et pour moi le mouvement va durer."
"Je proteste aussi contre le mutisme de la presse turque"
DoÄŸa Erdem (son nom a été changé) a 25 ans, elle est journalise à Istanbul.
  
J’étais dans le parc Gezi dès le deuxième jour des manifestations. Mon but, c’était d’abord d’empêcher que les arbres soient coupés et qu’on nous prive du parc pour y mettre un centre commercial. Mais, comme moi, beaucoup de jeunes ont vu dans la réaction violente de la police le symbole d’un gouvernement de plus en plus autoritaire et y ont trouvé une raison d’élargir leurs revendications pour demander plus de démocratie. Au Parlement, l’AKP jouit d’une majorité tellement forte qu’il n’y a même plus de débat : il dépose des projets de loi et ils sont presque instantanément votés. C’est ça la démocratie ? Je proteste aussi contre le mutisme de la presse turque. Presque aucun média ne relaye objectivement les manifestations, c’est aussi la preuve qu’il y a un problème grave de liberté d’expression en Turquie.
 
Je suis convaincue que notre mouvement va durer. Selon moi, la grande majorité des manifestants sont des jeunes qui ne sont pas membres de partis et viennent d’horizons très différents. Nous sommes là pour notre droit à vivre en démocratie, pas pour telle ou telle cause politique. L’émergence de ce mouvement hétéroclite et spontané est déjà une défaite pour le gouvernement.
 
"Le gouvernement ne raisonne que par l’islam et le capitalisme à tout prix"
Cagdas Onder milite au sein du réseau de solidarité de Taksim, où il habite.
   
Depuis une semaine, les gens utilisent la place Taksim d’Istanbul comme une maison, ils y vont en sortant du travail, y mangent, y dorment et ainsi de suite. Si je manifeste, ce n’est plus seulement contre le centre commercial, mais contre la politique du gouvernement, que ne raisonne que par l’islam et le capitalisme à tout prix, au mépris des travailleurs.
 
Depuis plusieurs années, le marché du travail est en voie de précarisation. Nous manifestons pour les droits des ouvriers, des chômeurs, des immigrés. Nous manifestons en solidarité avec les employés de Turkish Airlines, qui multiplient les grèves depuis près d’un an après le licenciement abusif de certains employés.
'Je veux dénoncer la politique économique du gouvernement qui brade nos entreprises"
Mert Merci a 27 ans et vit à Izmir. Diplômé en arts plastiques, il est à la recherche d’un emploi.
  
Ce mouvement est spontané et, contrairement aux manifestations des dernières années, il n’est pas lancé à l’initiative de partis et mené par des militants. Nous voulons défendre notre liberté et celle de notre pays, notamment sur le plan économique. Pour moi, c’est l’occasion de dénoncer la politique économique du gouvernement qui brade nos entreprises.
 
Ainsi, fin mai, une loi a autorisé les entreprises étrangères à entreprendre des explorations de ressources énergétiques sous-marines en mer Méditerranée, mettant fin au traitement préférentiel réservé à l’entreprise publique Türkiye Petrolleri AO (TPAO). Je crains que les conséquences ne se fassent ressentir sur la population. Si nous avons des ressources, pourquoi laisser des entreprises étrangères les trouver pour ensuite leur racheter ce qui nous appartient ?
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