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Des salariés de l'abattoir Gad, menacé de fermeture, le 10 octobre à Lampaul-Guimiliau.
(Sophie Prévost/Maxppp)
C'est une note de quatre pages, classée "confidentiel" et rédigée par le ministère de l'Intérieur. Chaque mois,
les services de Manuel Valls, sur la foi des rapports que leur adressent les préfets, rédigent une "synthèse", qui
est une manière de plonger dans les méandres de l'opinion publique. Elle dit l'esprit du temps, le moral des
élus et l'humeur des Français, ceux que l'on entend peu dans les grands médias et qui représentent ce que
certains appellent "le pays profond".
La dernière en date de ces synthèses a été publiée le 27 septembre dernier. Elle est remontée illico jusqu'au sommet de l'Etat et a été jugée suffisamment inquiétante à l'Elysée et à Matignon, pour que, cette fois-ci, e
lle soit communiquée aux principaux dirigeants de la majorité.
La France gronde, les Français sont en "colère ". Ce mot-là, François Hollande, en déplacement la semaine dernière en Haute-Loire, l'a d'ailleurs prononcé publiquement. Dans la synthèse des préfets,
il ne figure pas de façon explicite. Mais c'est tout comme ! Les casquettes de la République n'ont pas
l'habitude d'employer les formules chocs et les phrases qui claquent. C'est ce qui fait tout l'intérêt de la note
du 27 septembre.
Il faut savoir la décoder pour mesurer son caractère alarmiste. Tout est écrit par petites touches qui signalent,
une à une, les sources d'un mécontentement qui monte, qui tourne, qui s'alimente parfois à de petits riens
dont on mesure toutefois combien ils pourraient devenir explosifs si demain ils devaient se cristalliser dans
un même mouvement. On n'en est pas encore là. C'est ce qui explique, au bout du compte, un climat
insaisissable fait d'aigreurs accumulées, sur fond de ressentiment à l'égard de ce qui vient d'en haut, du
pouvoir parisien, de ceux qui gouvernent l'Etat.
Le premier point mis en exergue par les préfets porte sur le monde rural. Celui-ci "s'organise pour
revendiquer une spécificité de traitement dans les réformes en cours". A quelques mois des municipales
, il n'y a rien là de secondaire.
Si le redécoupage cantonal "ne suscite guère de réactions dans l'opinion, il fait parfois l'objet de débats
enflammés dans les exécutifs locaux". Plus que "des accusations partisanes", les préfets notent ainsi "les inquiétudes sur les conséquences d'un tel redécoupage sur le maillage territorial des services publics et
l'éligibilité à certaines subventions ou projets d'équipements".
Le discours qui monte est tout entier dirigé "contre l'hégémonie des métropoles" que le gouvernement
serait en train d'organiser à travers la loi Lebranchu. Chez les petits élus, tout fait désormais sens : les restructurations liées au vote de la loi de programmation militaire aussi bien que la réforme Peillon
des rythmes scolaires. Le sentiment qui domine est "un sentiment d'abandon".
Le deuxième point abordé par les préfets a davantage fait les gros titres des médias."Inquiets du
discours antifiscal qui pourrait favoriser les extrêmes, écrivent-ils, les élus considèrent que les limites du consentement à l'impôt sont atteintes."
Là encore tout converge : "Dans les esprits où domine la hantise du chômage et de la baisse du pouvoir
d'achat, la hausse de la fiscalité devient un élément anxiogène de plus." L'expression utilisée est celle
de "choc psychologique" pour "des foyers jusque-là non imposables". A preuve, " l'afflux record dans
certains centres de finances publiques de contribuables à la recherche d'informations ".
Dans ce contexte, "les élus confient avoir constaté la radicalisation des propos de leurs administrés qui
fustigent 'un matraquage fiscal' et 'une hausse insupportable d'impôts qui financent un système trop
généreux'." Et les préfets de conclure : "La menace de désobéissance fiscale est clairement brandie."

Le troisième point abordé par les casquettes de la République porte sur "l'évolution des modes de
délinquance". "Médiatisation croissante des faits divers par les médias locaux [...] dans des régions
qui s'en croyaient indemnes" ; "cambriolages, délinquance de proximité, incivilités" : la formule
choisie pour résumer le sentiment des Français se passe de commentaire.
Tout cela "inquiète autant que cela exaspère". C'est ce qui conduit les préfets à souligner que "la
population semble désormais prête à s'impliquer davantage dans la lutte contre la délinquance à
travers des opérations comme 'voisins vigilants' ou 'alertes commerce'".
Enfin, sur un mode un peu plus positif au regard des mesures prises récemment par le gouvernement
avec notamment la baisse de la TVA sur la rénovation de logements, les préfets soulignent "la situation
de détresse" qui est aujourd'hui celle des professionnels du bâtiment.
Loin du discours convenu sur les bienfaits supposés du statut d'auto-entrepreneur, ils rappellent ainsi
que "dans certains départements, près de 70% des créations d'entreprises artisanales" relèvent de ce
dit statut. Ce qui, ajouté à "la concurrence d'entreprises étrangères qualifiée de low cost", entretient
un discours récurrent sur la "concurrence déloyale".
Faut-il dès lors s'étonner que le Front national monte dans les sondages ? Sentiment d'abandon des
zones rurales, ras-le-bol fiscal, augmentation de la petite délinquance, détresse du monde artisanal :
on retrouve là tous les ingrédients qui, mis bout à bout, nourrissent le programme lepéniste dans ce
qu'il a de plus tristement classique. Durant l'été dernier, Hollande confiait volontiers son inquiétude
de voir la réforme des retraites "unifier" un mécontentement latent.
"Si ça prend, disait-il en privé, toutes les catégories qui grognent oublieront leurs antagonismes pour
se retrouver derrière la première manif venue." Le danger n'est plus là. La réforme des retraites, bouclée
fin août avec un sens achevé de l'équilibre hollandais, a étouffé dans l'oeuf le mouvement social et du
même coup mes projets assassins de la gauche Mélenchon, en lien avec les secteurs les plus durs de la
CGT ou de FO.
Sur le front de l'emploi qui s'améliore doucement, les plans sociaux qui tombent provoquent plus de
ressentiments que de mobilisations. De même qu'il existe des grèves perlées, on voit s'installer une
colère diffuse qui entretient dans le pays ce curieux climat où l'insatisfaction domine sans que jamais
elle ne s'exprime de manière unifiée dans la rue.
Aujourd'hui, on en est là. Les sondages le disent. Les préfets le confirment. Les plus expérimentés
des élus de gauche confient, la peur au ventre, que cette situation leur rappelle celle qui prédominait
avant leur déroute des législatives de 1993. "Les gens se taisent. Bien sûr, sur les marchés, nos sympa-
thisants viennent râler. Mais tous les autres ont le visage fermé, témoigne un député d'Ile-de-France.
Ils se contentent d'un 'C'est dur, hein !' dont on sent bien qu'il veut dire 'Ne comptez plus sur notre
bulletin de vote'. "
L'abstention, voilà l'ennemi. Celui qui fait trembler les candidats de l'actuelle majorité, à l'approche
des municipales. Avec, en toile de fond, une attention croissante au discours lepéniste, perçu comme la
dernière manifestation possible de ce refus du "système" qui fait désormais florès.
Dans ce climat délétère, tout est désormais fléché pour que la colère qui monte se porte sur le seul
terrain électoral. Quand Jean-François Copé répète à tout-va que la seule manière de "sanctionner
le pouvoir" est de favoriser une "vague bleue" aux prochaines municipales, mesure-t-il qu'il ne se
trompe sur rien, sauf sur la couleur exacte d'un vote qui s'annonce essentiellement "bleu Marine" ?
Face à cela, la majorité ne peut compter que sur l'implantation de ses élus sortants. Elle tente de
faire souffler sur le pays un air d'optimisme, encouragé par la croissance qui revient et la courbe du
chômage qui devrait s'inverser à la fin de l'année.
C'est peu et beaucoup à la fois. C'est un peu tard surtout pour espérer que le courant qui enfle, dans
les profondeurs du pays, puisse être freiné dans les mois à venir. En 2014, immanquablement,
tombera la facture. Pour Hollande, comme pour la droite républicaine, il n'y a guère de raison de
penser qu'à la colère qui gronde, ne succédera pas, demain, une de ces sanctions dont on ne pourra
pas dire qu'elle est venue par surprise.