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Santiago Carillo, une figure clé de l'Espagne du XXème siècle

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Santiago Carillo, une figure clé de l'Espagne du XXème siècle

Le Monde.fr | <time datetime="2012-09-19T13:40:04+02:00" itemprop="datePublished">19.09.2012 à 13h40</time>

Du communisme léniniste puis stalinien aux controverses de l'Espagne moderne, en passant par la lutte contre le régime franquiste et la transition démocratique, Santiago Carillo, mort le 18 septembre à Madrid à l'âge de 97 ans , aura été une grande figure de la vie politique espagnole du XXème siècle.

Santiago Carillo fut un personnage aux aspects contradictoires. Du côté positif : son rôle dans l'aggiornamento du communisme espagnol et l'intelligence politique dont il fit preuve durant le délicat passage du franquisme à la démocratie. Du côté négatif : un comportement autocratique jusqu'au bout de sa carrière, lorsqu'il tenta de diviser de l'extérieur un parti auquel il avait pourtant consacré l'essentiel de sa vie.

Conversion au marxisme-léninisme

Né en janvier 1915 à Gijon, au cœur des turbulentes Asturies ouvrières, au sein d'une famille modeste (son père était ouvrier fondeur), le jeune Santiago se trouve dès sa prime enfance plongé dans le bain politique et syndical : Wenceslao Carillo, son père, est militant de l'Union générale des travailleurs (UGT) et du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Lorsqu'il est nommé en 1924 membre de la direction nationale de ce parti, toute la famille émigre à Madrid. C'est là que Santiago Carrillo aura ses premiers (et uniques) contacts avec l'école. Il veut devenir ingénieur, rêve auquel il lui faudra renoncer après quelques années d'école primaire, sa famille n'étant pas à même de financer une telle entreprise.

Tout en travaillant comme typographe, il commence à quinze ans à gravir les échelons au sein des Jeunesses socialistes (JS), où il fait partie de la minorité " révolutionnaire ", qui met en cause le " réformisme " et n'a d'yeux que pour celui qu'elle qualifie de " Lénine espagnol ", le bouillant leader syndical de l'UGT Francisco Largo Caballero. Pour Carrillo et les " caballéristes ", la voie à suivre en Espagne est claire : c'est celle de la Russie de 1917. Ce radicalisme ne l'empêche pas d'être nommé en 1934, à dix-neuf ans, secrétaire général des JS, où il prône immédiatement un rapprochement avec les Jeunesses communistes.

Mais en octobre de la même année, il est arrêté lors de la répression qui suit l'insurrection ouvrière des Asturies, et ne sera libéré qu'en février 1936, après la victoire électorale du Front populaire. Cette année et demie d'emprisonnement accentuera sa conversion au marxisme-léninisme. A peine libéré, il participe avec une délégation de son organisation à un voyage à Moscou, au cours duquel est décidée la fusion des Jeunesses socialistes et communistes espagnoles. La nouvelle organisation unifiée, la JSU, dont Santiago Carrillo devient le principal dirigeant, prend rapidement ses distances avec le socialisme pour s'aligner sur le PCE (Parti communiste d'Espagne).

Le temps de l'exil

Dans les jours qui suivent le déclenchement de la guerre civile, Santiago Carillo adhère au PCE, parti qui, à Madrid, prend rapidement la direction des opérations. Une Junte provisoire est formée dans la capitale, au sein de laquelle Carrillo est chargé de l'ordre public. Ce qui lui vaut d'être compromis dans certaines opérations de liquidations sommaires d'opposants. Après la guerre civile vient pour Carrillo le temps de l'exil en France. Haut responsable d'un PCE alors profondément inféodé à l'Union soviétique, il participe, d'abord sans trop de réticences, aux campagnes staliniennes menées contre les militants restés clandestinement en Espagne et qui tentent d'acquérir davantage d'autonomie à l'égard de l'URSS. Mais il commence petit à petit, à la tête d'un groupe de rénovateurs, à prendre ses distances à l'égard de la direction, qu'il accuse de " sectarisme ".

La mort de Staline, en 1953, renforcera la marge de manœuvre des contestataires, qui défendent la thèse nouvelle de la " réconciliation nationale " : l'objectif prioritaire en Espagne n'est pas l'instauration du socialisme, mais le rétablissement de la démocratie par un large front de toutes les forces antifranquistes, qu'elles soient de gauche ou non. Les partisans de cette thèse triomphent lors du sixième congrès du PCE, en janvier 1960, qui voit l'élection de Santiago Carrillo comme secrétaire général. Ce dernier peut alors mettre en œuvre ses idées : il prône l'élargissement de la base sociale du PCE et l'ouverture vers les classes moyennes, défend la thèse d'un passage pacifique de la dictature à la démocratie. Les concepts de " dictature du prolétariat ", de " léninisme ", d'" internationalisme prolétarien ", sont progressivement remis en question. Tout comme celui de l'appui inconditionnel à l'Union soviétique : Santiago Carrillo sera de ceux qui condamnent publiquement et sans équivoque l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie d'août 1968. Comme il condamnera durement par la suite le coup de force en Pologne à la fin de 1981.

Novateur sur le plan des idées, il l'est toutefois beaucoup moins sur le plan des méthodes. Tous ceux qui contestent son autorité se voient tôt ou tard exclus du parti. Ce sera notamment le cas, en 1964, de deux intellectuels de renom, Fernando Claudin et Jorge Semprun, qui défendent– trop tôt ! – des options qui annoncent déjà l'eurocommunisme. Les prosoviétiques de Enrique Lister, en 1969, connaîtront le même sort.

Une succession de revers après la chute du franquisme

A la mort de Franco, Carrillo décide de rentrer en Espagne, afin de forcer la légalisation de son parti. En février 1976, il regagne clandestinement Madrid, où il est arrêté, puis relâché. Poursuivant son " forcing", il convoque avec succès dans la capitale espagnole, en mars 1977, une espèce de " sommet eurocommuniste " auquel participent Georges Marchais et Enrico Berlinguer. Sa stratégie est finalement victorieuse : malgré la grogne de l'armée, le PCE est légalisé en avril. Mais aux premières élections démocratiques, deux mois plus tard, c'est la débâcle. Le PCE ne récolte pas les dividendes qu'il aurait pu attendre de son rôle de premier plan dans la résistance au franquisme : victime à la fois du " vote utile " et du " vote de la peur ", il obtient à peine 9 % des voix. Santiago Carrillo a beau mettre alors en œuvre une politique " responsable ", appuyer intelligemment le premier ministre Adolfo Suarez dans les moments les plus difficiles de l'après-franquisme, rien n'y fait : aux élections suivantes, en 1979, les communistes dépasseront à peine 10 % des suffrages.

De plus en plus contesté à l'intérieur de sa formation après ces revers répétés, Santiago Carillo réplique avec son arme favorite : celle des exclusions. Elles atteignent tout autant, en 1981 et 1982, les " rénovateurs ", qui demandent l'approfondissement de l'eurocommunisme, que les prosoviétiques, qui réclament son abandon. Cette spirale d'affrontements contribue à accélérer le déclin : les élections de 1982, celles du raz-de-marée socialiste, verront le PCE réduit à moins de 4 % des voix. Santiago Carrillo se résout à démissionner... tout en désignant lui-même son successeur, Gerardo Iglesias. Ce dernier n'entendant pas devenir son homme de paille, il tente en vain de le renverser, avant d'être contraint de quitter, en avril 1985, ce PCE auquel il avait consacré près de cinquante ans de sa vie. Il tente alors de créer, avec ses derniers partisans, une formation rivale, le Parti socialiste des travailleurs, qui ne parviendra jamais à percer.

Jusqu'à sa mort, Santiago Carillo a néanmoins continué à s'impliquer dans la vie publique espagnole en donnant des conférences, en publiant des essais et des tribunes dans la presse et en participant à des débats. Le roi Juan Carlos qui s'est rendu avec la reine au domicile madrilène de Santiago Carillo deux heures après la nouvelle de sa mort, a salué "une personne fondamentale pour la démocratie".
 

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