
Le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, a assuré dans un communiqué, mardi 4 juin, que, selon des analyses françaises, du gaz sarin a bien été utilisé "avec certitude à plusieurs reprises et de façon localisée" en Syrie.
Le ministre se prononce sur la base de deux séries de prélèvements réalisés en Syrie. Ceux ramenés par des journalistes du Monde de Jobar, un quartier dans l'est de Damas, où une attaque a eu lieu entre le 12 et le 14 avril 2013, montrent la présence d'acide isopropyl et methylphosphonique (métabolite de sarin) dans les urines de trois victimes.
La substance en question, qui est le résidu du gaz sarin laissé dans le corps a été identifié par quatre techniques d'analyse, selon les résulats confidentiels, que Le Monde a pu consulter, réalisés par le centre du Bouchet, dépendant de la délégation générale pour l'armement (DGA). Les échantillons sanguins, eux, n'ont pas pu être exploités.
Les prélèvements réalisés suite à l'attaque par un hélicoptère gouvernemental à Saraqeb (province d'Idlib), dans le nord du pays, le 29 avril 2013, sont encore plus probants. Le métabolite de sarin a été identifé dans les urines d'une victime et du sarin régénéré (c'est-à-dire à l'état pur) dans le sang de deux autres victimes, dont l'une à une haute concentration (9,5 ng/mL).
Les prélèvements à Saraqeb concernent cinq victimes, dont l'une est décédée : ils ont été effectués par l'équipe soignante d'un hopital de la région d'Idlib, et transmis aux services français le 4 mai, avant d'arriver au laboratoire le 9 mai. Selon les experts, les prélèvements sanguins sont impossiblesà falsifier, contrairement aux urines, qui peuvent éventuellement être manipulées.
Autant l'origine de l'attaque chimique n'est pas possible à établir avec certitude à Jobar, autant celle de Saraqeb ne semble pas faire de doutes, à cause de la présence d'un hélicoptère de l'armée qui avait largué des sous munitions, chargé de gaz toxiques.
M. Fabius précise qu'il a remis les résultats des analyses mardi matin au professeur Ake Sellström, chef de la mission d'enquête mise en place par le secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon et chargée d'établir les faits sur les allégations d'emplois d'armes chimiques en Syrie. Les analyses ont été réalisées par un laboratoire français désigné par l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC).
Selon une source diplomatique, Paris a par ailleurs informé ses partenaires et homologues américains, britanniques, russes et européens.
- Soupçons depuis plusieurs mois
Des soupçons sur l'utilisation d'armes chimiques en Syrie circulent depuis plusieurs mois. Mardi, la commission d'enquête de l'ONU sur le conflit a indiqué, sur la base d'entretiens avec des victimes, du personnel médical et d'autres témoins, qu'"il y a des motifs raisonnables de penser que des quantités limitées de produits chimiques ont été utilisées".
Les enquêteurs font état de quatre événements : à Khan Al-Assal près d'Alep le 19 mars, à Uteibah près de Damas le 19 mars, dans le quartier de Cheikh Maksoud à Alep 13 avril et dans la ville de Sarakeb le 29 avril.
Au cours de ces derniers mois, les envoyés spéciaux du Monde en Syrie ont pu être témoins d'attaques chimiques contre les rebelles. Notre photographe a filmé une attaque, a recueilli le témoignage des combattants et a rencontré des médecins qui ont soigné des victimes des gaz.
Lire : l'enquête du Monde au cœur de la guerre
- Armes chimiques : "ligne rouge" depuis 2012
Depuis le début du conflit en Syrie, le 15 mars 2011, Washington et ses alliés ont l'œil rivé sur l'important d'armes non conventionnelles que la Syrie est suspectée d'avoir constitué pour tenter de réduire l'écart qui n'a cessé de se creuser avec l'armée israélienne, en matière de moyens militaires, après la guerre de 1973.
Dès le 20 août 2012, après l'annonce, par le Wall Street Journal, de la possibilité que ces armes chimiques soient déplacées, Barack Obama avait déclaré que "le moindre mouvement ou emploi d'armes chimiques" en Syrie entraînerait "d'énormes conséquences" et constituerait une "ligne rouge" pour les Etats-Unis. La mise en garde s'adressait "au régime Assad, mais aussi à d'autres acteurs sur le terrain", avait précisé le président américain, soutenu peu après par le premier ministre britannique.
Quelques jours plus tard, François Hollande, avait à son tour indiqué que l'usage d'armes chimiques par le régime syrien serait une "cause légitime d'intervention directe" de la communauté internationale.
Lire : Les armes chimiques, ligne rouge d'une intervention en Syrie
- Qu'est-ce que le sarin ?
Produit en quantités énormes par l'Union soviétique et les Etats-Unis après la seconde guerre mondiale, le gaz sarin est utilisé comme arme chimique. "La France conduisait des essais sur le terrain en Algérie, même pendant la guerre d'Algérie", indique John Hart. Il a été étiqueté comme arme de destruction massive par les Nations unies en 1991, par la résolution 687 (PDF).
Il fait partie des armes et munitions stockées par certains pays : la France, par exemple, en a immergé une certaine quantité, noyée dans du béton, au large d'Ouessant. En 1995, ce gaz a été utilisé lors d'un attentat dans le métro de Tokyo, au Japon, par la secte japonaise Aum, faisant 13 morts et plus de 6 000 blessés.
Substance inodore, incolore et volatile, il passe facilement la barrière des poumons et est absorbé par la peau, d'où il passe directement dans le sang. Quand il ne tue pas, il laisse de graves séquelles neurologiques. Le sarin attaque le système nerveux humain.
Lire nos explications : Gaz moutarde, sarin ou VX : des armes chimiques interdites