Cinq jours après le massacre présumé à l’arme chimique dans la région de la Ghouta, près de Damas, l’équipe d’experts des Nations unies a enfin pu se rendre sur les lieux, avec le feu vert (tardif) du régime. Mais le convoi de cinq voitures, escorté par les services de sécurité syriens, a essuyé des tirs de snipers en cours de route. La zone de l’attaque est tenue par les rebelles. L’attaque n’a pas fait de blessés mais l’une de voitures, mise hors d’état, a dû faire demi-tour pour être remplacée. «Le premier véhicule de l’équipe d’enquête sur les armes chimiques a été délibérément touché à plusieurs reprises par des tirs de snipers non identifiés» dans une zone-tampon à l’approche du site, selon le communiqué de l’ONU. Il n’y a pas de blessés.

Le convoi de l'ONU à Mouadamiya, près de Damas. Le quartier a été ciblé par les bombardements présumés à l'arme chimique. (Photo stringer. Reuters)
Qui a tiré ? Chaque camp se renvoie la responsabilité. La télévision d’Etat a aussitôt accusé les rebelles, en faisant état de «tirs des groupes terroristes armés», selon sa rhétorique habituelle. Pour l’opposition, c’est le régime qui a tiré sur les experts pour les «intimider».
Les experts de l’ONU ont ensuite pu recueillir des témoignages de victimes dans deux hôpitaux et recueillir des échantillons, selon le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon.
Une vidéo postée sur YouTube par une source non-identifiée semble montrer des inspecteurs de l’ONU dans un hôpital de Moadamiyet al-Sham, dans la banlieue de Damas :
On peut le craindre : cinq jours se sont écoulés depuis l’attaque et la zone a été intensément bombardée depuis. Mais selon plusieurs experts interrogés par l’AFP, il n’est pas trop tard. «Il y a de bonnes chances de trouver du sarin et ses dérivés dans le sol, des munitions explosées et des fluides corporels comme le sang et l’urine», explique ainsi Alastair Hay, spécialiste en toxicologie de l’université britannique de Leeds. «Chez certains individus qui ont été sévèrement intoxiqués, on peut encore trouver des traces de sarin jusqu’à six semaines après l’exposition.»
La Suisse, en pointe pour l’analyse des substances chimiques, se dit prête à aider l’ONU dans son enquête. Le chef de la diplomatie helvète, Didier Burkhalter, a notamment proposé le concours du laboratoire de Spiez, l’un des 21 établissements spécialisés désignés par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) dans le monde.
A supposer que les analyses confirment l’usage de gaz sarin, il sera néanmoins difficile d’établir avec certitude si c’est de la part du régime.
Il faudra attendre les conclusions de la mission de l’ONU pour en avoir le cœur net, mais les Occidentaux n’ont déjà guère de doutes. Ils avaient déjà conclu en juin à l’usage de gaz sarin en Syrie, à plus petite échelle. Pour les Etats-Unis, qui avaient fait des armes chimiques une ligne rouge, «il y a des signes forts pointant en direction de l’utilisation d’armes chimiques» par le régime syrien, selon un haut responsable qui s’est entretenu ce matin avec les journalistes qui voyagent avec le secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel.
Interrogé sur Europe 1 au même moment, le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, ne s’est pas embarrassé de conditionnel : «Il y a un massacre chimique qui est établi, il y a la responsabilité de Bachar al-Assad, il faut une réaction, nous en sommes là. (...)Il y a un devoir de réaction.»

Des militants de l'opposition s'apprêtent à collecter des échantillons pouvant servir à prouver l'usage d'armes chimiques, jeudi près de Damas. (Photo Bassam Khabieh. Reuters)
L'hypothèse est en tout cas ouvertement sur la table. Le Conseil de sécurité étant toujours paralysé par les soutiens de la Russie et de la Chine à Damas, la question d’une intervention militaire hors du cadre des Nations unies revient en force. «Est-il possible de répondre à l’usage d’armes chimiques sans unité complète au Conseil de sécurité de l’ONU ? Je dirais que oui, sinon bien sûr ce pourrait être impossible de répondre à de telles atrocités, à de tels crimes, et je ne pense pas que ce serait une situation acceptable», a déclaré le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, dans une interview à la BBC ce matin.
L’idée, selon plusieurs experts, serait de mener des frappes chirurgicales contre des sites stratégiques, pour montrer à Damas que la communauté internationale ne reste pas les bras croisés devant les armes chimiques, mais sans pour autant s’engager dans une intervention de longue durée. Les capitales pourraient se mettre d’accord sur une opération limitée «dont le but serait purement punitif, dont l’objectif serait ni de changer le régime à Damas, ni de renverser l’équilibre sur le terrain en faveur des forces rebelles», selon Jonathan Paris, expert du groupe de réflexion Atlantic Council, interrogé par l’AFP. Les Etats-Unis ont déjà des forces déployées dans la région.
L’opération pourrait être menée par quelques pays réunis au sein d’une «coalition of the willing» («coalition de volontaires»). Elle pourrait comprendre des Etats de la région, comme la Turquie, prêts à se passer du feu vert du Conseil de sécurité de l’ONU.
Pour Laurent Fabius, «les options sont ouvertes. La seule option que je n’envisage pas, c’est de ne rien faire». Contourner le Conseil de sécurité est imaginable «dans certaines circonstances, mais il faut faire très attention bien sûr parce que la légalité internationale, ça existe».
La Russie, alliée de Damas, n’a d’ailleurs pas manqué de le rappeler en début d’après-midi par la voie de son chef de la diplomatie, Sergueï Lavrov, qui a tenu une conférence de presse en urgence. «Le recours à la force sans autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU est une violation grossière du droit international (...). Une intervention non autorisée par la communauté internationale ne fait qu’aggraver la situation dans un pays que l’on voulait sauver de la dictature et où l’on voulait imposer la démocratie.»

Sergueï Lavrov en conférence de presse à Moscou, ce lundi. (Photo Sergueï Lavrov. Reuters)
Le président russe Vladimir Poutine s’est lui-même entretenu par téléphone avec le Premier ministre britannique David Cameron sur la situation en Syrie, «à la suite des informations publiées par des médias sur un recours éventuel à des armes chimiques près de Damas», selon le Kremlin.
Bachar al-Assad est aussi monté au créneau, mettant en garde les Occidentaux dans une interview au quotidien russe Izvestia (traduite en anglais ici). «Les déclarations faites par des hommes politiques aux Etats-Unis et en Occident sont une insulte au bon sens», déclare le président syrien. «Les Etats-Unis essuieront un échec comme lors de toutes les guerres précédentes qu’ils ont lancées à commencer par le Vietnam» s’ils décident de mener une opération militaire en Syrie.
Le groupe jihadiste actif en Syrie, affilié à Al-Qaeda, affirme avoir assassiné dimanche Anas Abdel Razzaq al-Naëm, gouverneur de Hama, pour se venger de l’attaque chimique présumée de la Ghouta. «Dans le cadre de l’opération "œil pour œil", le gouverneur de Hama et certains de ses gardes ont été tués par les lions du Front Al-Nusra à Hama par une voiture piégée. Que Dieu soit loué», a tweeté le groupe. Le chef d’Al-Nusra avait promis d’attaquer en guise de représailles les villages alaouites, branche du chiisme à laquelle appartient le président Assad.
