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Le Point.fr - Publié le <time datetime="2013-02-16T10:58" itemprop="datePublished" pubdate=""> 16/02/2013 à 10:58</time>
Au centre Ahmed-Baba de Tombouctou, le 29 janvier 2013. © Eric Feferberg / AFP
C'est une histoire hors du commun. Dans le Télérama du 16 février, le journaliste Nicolas Delesalle raconte comment à Tombouctou s'est, dès le printemps 2012, levée une "armée des ombres" qui, pendant des mois, a protégé de la folie des djihadistes les célèbres manuscrits de la ville. Comment, au risque d'être amputés ou faits prisonniers, des dirigeants de bibliothèques privées et des employés du centre Ahmed-Baba, la grande bibliothèque publique, ont caché les précieux documents dans des sacs de riz pour les convoyer, à dos d'âne, en camions et même en pirogues, jusqu'à Bamako. Selon un témoin cité par le reporter, ces manuscrits seraient aujourd'hui sous la responsabilité de la gendarmerie nationale. Sains et saufs, donc, dans leur grande majorité, malgré le saccage perpétré par les islamistes dans le centre Ahmed-Baba avant leur fuite devant l'assaut des troupes françaises et maliennes.
Les images diffusées alors étaient poignantes : des fragments de livre calcinés, des amas de cendre, des boîtes d'archives tripes à l'air. Le 2 février, François Hollande se recueillait dans la bibliothèque, dénonçant la "barbarie" des islamistes. À ses côtés, la directrice générale de l'Unesco, Irina Bokova, embarquée dans le voyage officiel du président français. "Un geste très important, commente Jean-Michel Djian, journaliste, professeur à Paris 8 et auteur en octobre des Manuscrits de Tombouctou (JC Lattès). C'était aussi une manière de porter l'accent sur ce patrimoine, d'attirer sur lui l'attention des pouvoirs publics maliens." Car les manuscrits de Tombouctou ont beau conserver, dans l'imaginaire collectif, l'aura de la mythique "cité des 333 saints", ils restent peu mis en valeur sur leur propre territoire. La faute entre autres, explique Jean-Michel Djian, à cette illusion longtemps entretenue d'une Afrique de tradition orale, où la chose écrite n'aurait pas compté... quand ils prouvent l'exact contraire.
Aux XV et XVIe siècles, Tombouctou est un carrefour essentiel du savoir. L'université de Sankoré accueille jusqu'à 25 000 étudiants, venus des quatre coins d'Afrique. Un rayonnement qui profite à tous les métiers du livres : libraires, traducteurs, copistes, relieurs, enlumineurs... "Jamais l'islam n'a été hostile à la chose écrite. Il existe même un dicton qui dit que l'encre vaut mieux que le sang des martyrs", souligne Georges Bohas, professeur d'arabe à l'ENS-Lyon. "Après l'effondrement de l'Empire songhaï au XVIIe siècle, ces manuscrits ont été conservés dans des cantines rouillées et des caves poussiéreuses, mangés par le sel et le sable", note Jean-Michel Djian dans son livre. Les plus nombreux et les plus précieux d'entre eux restent aujourd'hui aux mains des grandes familles de la ville. Celles-la même qui, ajoute-t-il dans un article récemment publié dans Le Monde, avaient dénoncé dans les années 1990 "les trafics de manuscrits qui fleurissaient à Genève ou à New York mais laissaient de marbre les autorités maliennes".
Une vingtaine d'entre elles ont ouvert des bibliothèques privées - comme la bibliothèque Mamma Haidara, l'une des plus importantes de la ville. "Mais les petits propriétaires, qui ont simplement quelques caisses de manuscrits, ne savent pas toujours quoi en faire, ni ce qu'ils ont exactement entre les mains", souligne Georges Bohas. Ce dernier a lancé en 2009 le projet VECMAS, de "valorisation et édition critique des manuscrits subsahariens". Et, s'il témoigne de la passion avec laquelle les jeunes chercheurs maliens ou nigériens travaillent sur ces documents, il reconnaît que la tâche à accomplir reste immense. Les manuscrits catalogués sont au nombre de 30 000 environ. Il en existerait plus de 300 000 dans la région - certains spécialistes avancent, explique-t-il, le chiffre de 900 000.
Le centre Ahmed-Baba lui-même, lors de son inauguration en 1973 sous le patronage de l'Unesco, avait pour objectif de conserver, cataloguer et numériser les manuscrits. La tentative d'autodafé des islamistes a prouvé que, chance paradoxale, il était resté bien en deçà de ses objectifs. "Ce qui compte désormais, c'est de poursuivre l'édition critique des textes et de les faire connaître au plus large public, martèle Georges Bohas. C'est de cette façon qu'on assurera leur avenir, pas en proclamant qu'il faut les sauver et en les laissant ensuite au fond d'une boîte."
L'avenir, justement, est au menu de discussions lundi à Paris : des experts du monde entier ont rendez-vous au siège l'Unesco pour un état des lieux du patrimoine culturel malien après la crise. Il y sera bien sûr question des manuscrits, mais aussi des mausolées, dont douze, à Tombouctou, ont été entièrement détruits par les djihadistes. "Il s'agit d'envisager la restauration et/ou la reconstruction de ce qui a été dégradé, explique Lazare Eloundou Assomo, chef de l'unité Afrique au Centre du patrimoine mondial. Mais aussi d'imaginer de meilleures stratégies de protection." Au cas où ces trésors seraient de nouveau mis en danger.