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Tunisie : Ennahda, le prix à payer pour effacer 60 ans de dictature ?

Tunisie : Ennahda, le prix à payer pour effacer 60 ans de dictature ?

Modifié le 11-02-2013 à 19h17lien

Temps de lectureTemps de lecture : 3 minutes

LE PLUS. Le 6 février dernier, l'opposant tunisien Chokri Belaïd était assassiné devant chez lui, à Tunis. A ses funérailles, la foule a crié sa colère contre le pouvoir islamiste en place. Le directeur de l'ONG tunisienne Al Bawsala, dont l'un des objectifs est d'observer et de contrôler les activités de l'Assemblée nationale constituante, nous livre son analyse de la situation.
 

Édité par Hélène Decommer  Auteur parrainé par Olivier MAURAISIN

 Rachid Ghannouchi, leader du parti tunisien Ennahda, le 11/02/13 (Hassene Dridi/AP/SIPA)

Rachid Ghannouchi, leader du parti tunisien Ennahda, le 11/02/13 (Hassene Dridi/AP/SIPA)

 

Des dizaines de milliers de Tunisiens, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, issus de tous bords et de toutes classes, ont assisté aux funérailles de Chokri Belaïd. C'était un grand moment de recueillement et d'union contre la violence et pour la démocratie.

 

Le parti islamiste Ennahda, et son chef Rached Ghannouchi, ont cristallisé la colère de la foule, qui reproche au parti au pouvoir son attitude laxiste et permissive envers les factions les plus radicales du mouvement, accusées d'entretenir et d'encourager le climat de violence. Les gens reprochent à certains leaders radicaux du mouvement Ennahda de tenir des discours populistes et identitaires qui poussent à la division dans la société tunisienne, entre bons et mauvais musulmans, entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires.

 

La majorité des Tunisiens ne veut plus des prêches violents dans les mosquées, ni entendre parler des "ligues de protection de la révolution", ces milices violentes proches de certains leaders islamistes qui n'ont cessé d'intimider l'opposition et qui sont accusées d'actes de violences partout en Tunisie. 

 

La stabilité du temps de Ben Ali manque

 

Les Tunisiens ont chassé le dictateur Ben Ali car il a échoué à leur garantir dignité, justice, travail et libertés. Le parti islamiste Ennahda a obtenu une majorité relative lors des dernières élections parce qu'il incarnait la résistance au système despotique de Ben Ali. Mais il est clair aujourd'hui que les islamistes ont perdu de leur aura, et qu'ils sont divisés et affaiblis par l'exercice du pouvoir et par la crise interne qui traverse leur mouvement. Si l'aile radicale du parti Ennahda nourrit toujours un projet de République islamiste à l'iranienne, elle fait face à de fortes résistances dans la société tunisienne qui aspire à vivre librement et dans un état de droit.  

 

Ce que les gens regrettent le plus, ce n'est pas Ben Ali, mais la stabilité, la sécurité et l’ordre que son régime garantissait de manière autoritaire. Il faut savoir que pour les classes populaires et moyennes, la révolution incarne avant tout l'espoir de vivre dans de meilleures conditions socio-économiques. Et les gouvernements qui se sont succédé après la révolution ont tous échoué dans cette mission.

 

Le bilan économique du gouvernement de coalition des islamistes avec leurs deux alliés (CPR et Ettakatol) est très faible. Ce que les Tunisiens leur reprochent, c'est d'avoir signé un mariage de raison pour partager le pouvoir sans apporter de vision, de projet de réforme et des solutions à leurs maux. 

 

Les jeunes sont particulièrement affectés

 

Il y a beaucoup de déception chez les jeunes Tunisiens qui ne croient plus aux partis politiques. Ils ont été très peu nombreux à voter l'année dernière pour l'élection de l'Assemblée constituante. Cette crise de confiance s'approfondit avec l'échec de la nouvelle élite politique. Les jeunes n'arrivent pas à se faire entendre, ni à trouver leur place dans la société. Ils ont l'impression d'être sacrifiés par des générations de seniors qui ne veulent pas céder leur pouvoir économique et politique.

 

Ce sentiment d’injustice est d'autant plus fort que les jeunes ont payé un lourd tribut en sortant en nombre dans la rue pour affronter la répression policière de Ben Ali durant les trois semaines qui ont précédé sa fuite le 14 janvier 2011.

 

Comme tous les jeunes à travers le monde, les jeunes Tunisiens aspirent à vivre librement et dignement, à s'affranchir de la pression sociale qui s'exerce sur eux et à trouver un travail à la hauteur de leurs aspirations. 

 

Les dirigeants français devraient être plus prudents

 

Les Tunisiens n'ont pas apprécié les propos du ministre français de l’Intérieur Manuel Valls (la France doit "soutenir les démocrates"), les considérant comme de l’ingérence dans nos affaires internes. Ennahda en a profité pour les récupérer, les exagérer et appeler ses partisans à manifester contre un supposé complot français contre la révolution tunisienne, tout en accusant l'opposition tunisienne d'être de connivence avec l'ancienne force coloniale.

 

Même si la page est aujourd'hui tournée, les Tunisiens se souviennent toujours du soutien du gouvernement français au régime de Ben Ali, jusqu'aux dernières minutes précédant la fuite du dictateur. Au lieu de garder leur neutralité, nous avons l'impression que certains médias et responsables français entretiennent, consciemment ou non, la division dans la société tunisienne par des prises de positions en faveur d'un camp.  

 

Difficile aujourd’hui de se prononcer sur un scénario, tant les évènements se précipitent. Nous sommes à un tournant historique d’une révolution toujours en cours. Et la crise est réelle et profonde. Ce qui est certain, c'est qu'en deux ans la Tunisie a profondément changé. Je ne pense pas qu'un retour en arrière soit possible, tant les Tunisiens sont aujourd'hui libres de s'exprimer sans peur. La société civile est le seul véritable rempart contre le retour de la dictature. Nous vivrons certainement d'autres crises, mais c'est le prix à payer pour effacer 60 ans de dictature. 

 

 

Propos recueillis par Olivier Mauraisin.

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