Passée l’euphorie de la Révolution, la Tunisie s’ensevelirait en toute liberté et très démocratiquement dans une médiévale théocratie. C’est en tout cas la prémonition, la divination dira-t-on, pour rester à la hauteur des circonstances, du futur homme fort. Allah ou Akbar, Dieu est le plus grand.
Le cheikh Ghannouchi vend peut-être un peu vite la peau du bourricot. Cent un partis, mille quatre cent listes s’alignent au départ des élections de dimanche prochain. Les sondages accordent à quatre ou cinq formations un score raisonnablement honorable. Dieu est tout puissant, c’est entendu, mais les électeurs ont tout de même leur mot à dire.
Dimanche dernier, sur l’avenue Mohammed V, à Tunis, une manif en faveur de la liberté d’expression a rassemblé plus de monde que les défilés de casseurs islamistes. Les filles y étaient ravissantes à mourir, les garçons plus métal rock que la music, on se serait cru au quartier Castro de San Francisco. Ce n’était certes qu’un visage du pays mais pas moins tunisien que le vénérable cheikh. Tous ces laïcs pur sang ont bien l’intention de déposer un bulletin sans voile.
Oui, mais attention aux tricheurs qui planent au dessus du nid de coucou, s’alarment les islamistes. Des centaines (des milliers ?) d’observateurs accourus des quatre horizons se tiennent sur pied de guerre pour débusquer l’irrégularité la plus anodine. On peut douter de l’existence de Dieu mais pas de l’intégrité du scrutin.
Quel que soit le résultat, on ne pourra pas s’interroger sur sa sincérité. La Tunisie n’aura rien à envier à la Finlande et au Canada. Dimanche à 20 heures, les scores annoncés seront vrais et sincères. Tout le monde en est persuadé. Sauf le cheikh Ghannouchi. Il a peur qu’on lui vole son triomphe. Et il menace : s’il n’obtient pas la majorité qui lui revient de droit divin, c’est qu’il y aura eu micmacs, que des mains impies auront manipulé les urnes.
Et là, attention ! Il fera « descendre ses troupes dans la rue », il « refera la révolution », il « fera chuter un, deux, dix gouvernements ». En somme, ou bien les électeurs lui offrent la souveraineté sur un plateau ou bien il mettra le pays à feu et à sang. Et il vous annonce ce cauchemar avec un sourire serein dans sa barbe blanche comme s’il vous proposez d’aller boire un café.