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"Le pays vit déjà une partition"
Plus de deux ans après le début du conflit, la Syrie est totalement métamorphosée. Le conflit, qui semble sans fin, a causé la mort de plus de 80 000 personnes selon un dernier bilan. Alors peut-on encore parler d’une seule Syrie ? Dans les faits, le pays est divisé. "Ce que vit le pays aujourd’hui c’est déjà une vraie partition même si elle n’est pas officielle", s’indignait mardi 15 mai Randa Kassis sur France culture. Lors d’une émission consacrée à la Syrie, l’anthropologue et opposante syrienne faisait un constat alarmant de la division du pays. "La zone kurde jouit d’une autonomie partielle, la zone côtière est sous le contrôle du régime, de même que le cœur de Damas, et si on va vers le sud et les zones de peuplement druzes, c’est ambigu".
Le front Nord hors de contrôle
Une constatation que partage Fabrice Balanche, spécialiste de la Syrie et directeur du Gremmo. "Il y a déjà une partition de fait entre le Nord et le Sud, qui s’est installée dans la durée depuis juillet 2012 avec la chute de la province de Raqqa". Considérée par les rebelles comme "territoire libéré", le nord de la Syrie échappe depuis de long mois au contrôle du régime. La quasi-totalité des postes frontières communiquant avec la Turquie ont été pris par la rébellion durant le printemps et l’été 2012. La rébellion, qui avait déjà trouvé en Turquie une base-arrière, a ainsi pu acheminer plus aisément armes, vivres et combattants, souvent djihadistes, vers les zones de combats, notamment à Alep.
La plupart des villes du nord du pays sont d’ailleurs gérées par des conseils locaux rebelles qui reçoivent une aide financière de pays occidentaux comme la France. Depuis près d’un an, l’armée syrienne se contente de bombarder sporadiquement certaines positions rebelles du nord et continue la bataille à Alep, notamment.
Autre facteur d’éclatement, la situation particulière des zones de peuplement kurde. "Les Kurdes profitent largement de la situation particulière du nord du pays", remarque Fabrice Balanche. "Eux qui ont toujours milité pour établir une zone kurde, jouissent d’une autonomie relative".
Débordement au sud
Le régime syrien a-t-il renoncé à reconquérir le nord du pays ? Pas tout à fait, selon Fabrice Balanche. "Depuis le début, la stratégie classique du régime est de se concentrer sur les grandes villes", explique le chercheur, qui précise que Damas se concentre sur la protection du territoire qu’elle juge "utile" à savoir la capitale, cœur du pouvoir et le littoral fief de la communauté alaouite.
Cette stratégie explique également que les forces de Bachar al-Assad aient également perdu du terrain dans le sud du pays. "Le régime s’est fait déborder dans le sud début 2013, perdant le contrôle de la frontière jordanienne", rappelle Fabrice Balanche. Ce qui a eu pour conséquence de permettre aux rebelles d’ouvrir un nouveau front au sud avec l’aide de l’Arabie saoudite. "Le front ouvert à la frontière jordanienne est clairement un front saoudien", insiste pour sa part Frédéric Pichon, histotrien spécialiste de la Syrie, qui explique que le puissant royaume du Golfe a ainsi profité de la brèche ouverte pour revenir sur le terrain syrien face au Qatar, très actif dans le nord du pays. Il rappelle que début 2013, le "New York Times" a révélé que l’Arabie saoudite a livré pour un milliard de dollars d’armes à la rébellion via la Jordanie.
Vers une partition du pays ?
Deux ans après le début du soulèvement contre le régime de Bachar al-Assad, plusieurs fronts sont apparus recoupant plus ou moins la répartition géographique des communautés en Syrie. Le scénario d’une partition du pays semble ainsi avoir dépassé le stade de la théorie.
Pour Randa Kassis, "il est même très probable". Pour elle, à titre d’exemple, "même en cas de chute d’Assad, la communauté alaouite ne laisserait jamais la zone côtière aux rebelles syriens, c’est impossible". Frédéric Pichon partage ce point de vue : "On va effectivement vers une partition de fait, qui sera une conséquence de l’échec à résoudre ce conflit". Pour lui, les divisions que l’on constate déjà sont significatives. "Ce ne sont pas des États différents qui vont se former, mais de fait, il y aura des zones contrôlées par différentes communautés, comme en Irak d’ailleurs".

Le régime se concentre sur le "territoire utile" et prépare son "plan B"
Alors qu’à l’été 2012 encore, on voyait le régime en perte de vitesse épuisé par la multiplication des fronts sur l’ensemble du territoire, il semble aujourd’hui regagner du terrain. "Il est clair que le régime marque des points désormais dans la province de Homs, à Hama et au nord de Lattaquié également", confirme Fabrice Balanche spécialiste de la Syrie et directeur du Gremmo.
Il explique que l’armée syrienne mène actuellement une "stratégie de contre-insurrection dans laquelle elle veut se concentrer sur le pays utile, quitte à se désengager temporairement de certaines régions comme le nord ou le sud". À ce stade du conflit, le régime syrien veut assurer sa survie. Contrairement à ce que l’on aurait pu affirmer il y a un an, l’axe stratégique n’est plus la route Damas-Alep, reliant les deux grandes métropoles du pays, mais plutôt la voie qui mène du littoral vers Damas et ce à plusieurs titres.
"En premier lieu, il faut bien nourrir Damas", explique Fabrice Balanche qui rappelle que le pouvoir syrien tient encore bien le cœur de la capitale, où la bourgeoisie sunnite lui est favorable. "Or, c’est par la mer qu’une bonne partie du ravitaillement arrive à Damas, que ce soit en nourriture, marchandises mais aussi en armes". Sécuriser la route est donc essentiel. De plus, pour aller de Tartous ou Lattakié, les deux grandes villes de la côte syrienne, à Damas il faut inévitablement passer par Homs. "C’est là qu’est la difficulté", observe le chercheur, car Homs et ses alentours constituaient jusqu’à présent une importante poche de résistance dans une zone plutôt favorable au régime. "Les autorités syriennes étaient obligées de déployer des troupes importantes sur les routes environnant Homs et Qousseir notamment pour sécuriser les convois".
La bataille cruciale de Qousseir
Située près de la frontière libanaise, la ville de Qousseir constitue ainsi, avec certains quartiers de Homs, le dernier obstacle sur ce fameux axe. C’est donc logiquement que l'armée syrienne y concentre toutes ses forces depuis plusieurs semaines. Déjà plus d’un an que la ville résiste aux assauts de l’armée et à des bombardements incessants, mais, cette fois, pour être sûr de l’emporter le régime a fait appel à des renforts. Fin avril, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah a en effet reconnu à demi-mot que des membres de son mouvement se battaient aux côtés du régime syrien dans cette région frontalière du Liban. "Nous ne laisserons pas les chiites libanais qui vivent autour de Qousseir sans défense", avait-il affirmé dans un discours télévisé diffusé sur Al Manar, la chaîne du Hezbollah.
La stratégie semble payer, puisque l’armée d’Assad a remporté plusieurs victoires ces dernières semaines, reprenant aux rebelles plusieurs localités autour de la ville. Qousseir est désormais encerclée. Le 13 mai, des militants ont rapporté que les soldats avaient largué des tracts sur la ville invitant les civils à quitter les lieux, faisant craindre un massacre imminent. "On sait qu’il y a eu depuis des négociations entre les rebelles et l’armée pour qu’ils puissent sortir de la ville, mais l’armée exige une reddition", poursuit Fabrice Balanche. "À la différence de Baba Amr, [bastion rebelle à Homs repris symboliquement par l’armée en décembre 2011], l’armée ne laissera pas les rebelles s’échapper", estime-t-il.
Preuve de l’importance de cette bataille, il y a plus de six mois déjà, le président Assad avait affirmé que la reprise de Qousseir était cruciale pour le régime. "Aujourd’hui Qousseir est devenue un emblème au même titre que Baba Amr", analyse Fabrice Balanche. "Le régime a besoin de victoires pour sa propagande".
Plan B
Par ailleurs, en sécurisant la voie menant de Damas au littoral "le régime prépare son plan B : la possibilité de repli communautaire en cas de chute de la capitale", un scénario souvent évoqué par les commentateurs du conflit.
La zone côtière est en effet communément appelée le pays alaouite, confession du président Assad. Pour Frédéric Pichon, historien spécialiste de la Syrie, des massacres comme celui perpétré à Banias fin avril, imputé aux milices du régime et qui a fait plus de 150 morts, sont des signaux d’avertissement à destination des sunnites. "Banias est une enclave sunnite en pays alaouite", rappelle-t-il. "Ce genre d’acte est destiné à faire fuir les sunnites contestataires de la zone".