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A trois semaines des élections parlementaires russes et à quatre mois des présidentielles, l’homme fort de la Russie reçoit à sa table un groupe d’observateurs étrangers pour débattre de ses projets. Notre spécialiste a assisté à la discussion.

Vladimir Poutine avait donné rendez-vous au Club Valdaï dans son club équestre favori, le Cheval-Blanc. © AFP/Maxim Shipenkov
Pour lieu des échanges, Vladimir Poutine a choisi «Le Cheval-Blanc», le restaurant de son club équestre favori dans la lointaine banlieue de Moscou. Il y est arrivé tard dans la soirée, détendu, sans cravate, pour une de ces discussions nocturnes qu’il affectionne.
Chaque année depuis 2004, Vladimir Poutine débat ainsi pendant plusieurs heures, très librement mais derrière les portes closes, avec les membres du Club Valdaï, un groupe d’experts et d’universitaires spécialistes de la Russie venus des Etats-Unis, d’Europe et d’Extrême-Orient. La tâche, cette fois, n’est pas aisée: il s’agit pour celui qui est encore le premier ministre mais que tout le monde considère déjà comme le prochain président de Russie de démontrer que l’option choisie, une rocade avec Dmitri Medvedev, est bien l’option la plus favorable au pays.
En baisse dans les sondages
Car les experts étrangers que Vladimir Poutine a en face de lui sont loin d’en être convaincus. Pour la première fois depuis de nombreuses années, le mécontentement se fait sentir dans la population russe. Les sondages, certes encore très favorables à l’actuel premier ministre, indiquent une baisse constante de sa popularité ainsi que de celle du président Medvedev. Depuis l’annonce de son probable transfert à la tête du gouvernement en 2012, ce dernier subit une perte de crédit et de légitimité qu’il doit combattre avec ardeur en multipliant les apparitions médiatiques. Dans les sondages, la corruption est perçue comme croissante et accablante. Trois semaines avant les prochaines élections parlementaires, «Russie Unie», le parti du pouvoir qui détient aujourd’hui 70% des sièges de la Douma, est crédité de moins de 50% des intentions de vote.
Les sociologues sont formels: après les dernières douze années employées à panser les plaies béantes de la décennie 1990, à remettre de l’ordre et à reprendre le chemin de la prospérité, une grande partie de la société russe marque son désir de modernisation et d’émancipation. «Mais face à cette société et cette économie russe dynamiques, le système politique reste inerte et bloqué, note Tim Colton, le spécialiste de la Russie à Harvard. Or, nous n’avons pas d’exemple d’innovation dans un système politique bloqué.» Dès lors, les scénarios élaborés par les experts du Club Valdaï pour la Russie des cinq prochaines années oscillent entre un risque marqué d’inertie et une possible option de modernisation autoritaire, sans laisser beaucoup d’espoir envers des réformes libérales et démocratiques.
En se reconduisant lui-même à la tête du pouvoir, Vladimir Poutine brade-t-il la chance d’un renouveau? Ou peut-on imaginer un deuxième Poutine pour cette nouvelle étape historique? C’est Tim Colton, justement, qui interpelle l’ex- et futur président. Une main sur l’écouteur, l’autre tenant son habituelle tasse de thé, le maître de la Russie écoute avec attention.
La réplique est prudente. Un Poutine II? «Je ne vais pas me dédoubler», commence-t-il, tout en jurant qu’il change bien sûr au rythme du monde. Le futur président, qui dans ce genre de circonstances laisse volontiers parler son caractère passionné et adore provoquer un tantinet ses interlocuteurs, adopte un ton contenu. Il est bien plus qu’un candidat, il porte déjà la charge de l’Etat. «Oui, le système doit être rénové. Oui, il lui faut davantage de souplesse, davantage de capacité à réagir. Oui, l’influence directe des citoyens sur le pouvoir doit être accrue», avance-t-il. Il annonce quelques modestes ajustements: une meilleure répartition des compétences et des ressources entre Etat central, régions et communes. Une forme nouvelle d’influence directe du citoyen sur les décisions. «Mais avec prudence. En examinant soigneusement les conséquences.»
Les Occidentaux ne comprennent-ils donc pas que le pays sort à peine du chaos? Que durant les dix ans qui ont suivi la fin de l’URSS la Russie a failli sombrer corps et biens? Que sa législation et celle de ses régions, alors, permettaient tout et son contraire et qu’ils n’étaient pas rares ceux qui en profitaient, déclarant leur indépendance, faisant main basse sur les ressources ou des régions entières? «Nous avons été contraints de mettre un peu d’ordre là-dedans» admet-il, dans un sourire un peu figé par son dernier lifting facial. Et à l’évidence, la crainte de voir le désordre ressurgir hante le pouvoir actuel. Stabilité est le maître mot du régime en place. Mais en Russie, ce mot d’ordre évoque immédiatement dans les têtes l’immobilisme, la stagnation, le «zastoi» de l’époque brejnévienne qui a précédé la chute. Le pouvoir assure, mais rassure-t-il vraiment? Piqué au vif, l’hôte des débats réagit: «Nous avons traversé la crise mondiale des dernières années quasi sans dégâts, nous avons retrouvé la croissance, nous finirons l’année sans déficit budgétaire, avec une inflation plus basse que durant toute notre histoire, nos réserves financières augmentent et notre dette équivaut à 10% de notre PNB, tandis que celle de la plupart des Occidentaux se situe entre 80% et 160% du PNB!» Vous avez encore une question?
Marché commun eurasien
Pour le message d’ambition et de renouveau, il faut plutôt consulter le chapitre de la politique extérieure. Dans ce registre, Vladimir Poutine vient de lancer un grand projet qui occupe les esprits et les médias russes: une proposition de nouvelle Union eurasienne, un marché commun de 160 millions d’habitants regroupant Russie, Kazakhstan et Biélorussie en attendant que l’Ukraine le rejoigne. Des frontières polonaises à celles de la Chine, ce nouvel espace intégré formerait une sorte de pont entre l’Union européenne et l’Asie, et permettrait une circulation facilitée des marchandises et de l’énergie. Des projets communs en matière de conquête spatiale et de technologies de l’information viendraient compléter le tableau. «Nous voulons l’établir sur la base des règles commerciales et des standards de l’OMC, plaide le premier ministre, et cela alors même que nous n’allons y adhérer que le mois prochain et que les deux autres Etats n’en sont pas encore membres.»
Quelques experts occidentaux s’inquiètent néanmoins: n’est-ce pas là une résurgence de l’Empire soviétique? Soupir attristé. «Canada, USA et Mexique peuvent former un marché unique. L’Union européenne également. L’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est aussi. Mais la Russie, non, cela lui serait interdit!» On sent tout à coup Vladimir Poutine bouillir intérieurement, il fuse en quelques remarques bien senties contre les Occidentaux¸ incapables à ses yeux de considérer le monde autrement qu’à travers le filtre de leurs propres intérêts.
La démocratie? Est-ce que le passage de témoin de Tony Blair à Gordon Brown à la tête du gouvernement anglais sans la moindre élection est un modèle? Ou peut-être le système électoral américain qui a vu deux présidents élus sans disposer de la majorité des électeurs vaut-il mieux? Et si on parlait de la Libye et du respect des résolutions de l’ONU? C’est la partition préférée du leader russe qui s’emballe soudain, puis freinant au détour de la discussion, s’interrompt lui-même d’un geste de la main: «… Mais vous ne me coincerez pas dans une attitude anti-occidentale…»
Les convives de Vladimir Vladimirovitch sourient. C’est bien le Poutine des rencontres précédentes qu’ils retrouvent là. Si un Poutine II doit exister, c’est sûr, il ressemblera furieusement au premier du nom.