Le 100e anniversaire, le 15 avril, de la naissance du "président pour l'éternité", Kim Il-sung (1912-1994), doit marquer pour la République populaire démocratique de Corée (RPDC) l'entrée dans une ère nouvelle : celle d'un "pays fort et prospère". C'est du moins ce que proclame le régime. L'événement a une dimension encore plus symbolique avec l'accession au pouvoir de Kim Jong-un, fils de Kim Jong-il, qui est mort le 17 décembre 2011.
Cette deuxième succession dynastique "semble s'être déroulée sans encombre et le régime paraît stable", estime Daniel Pinkston, directeur adjoint pour l'Asie du Nord-Est d'International Crisis Group, à Séoul. Mais le tir, même raté le 13 avril, de la fusée Unha-3, porteuse d'un satellite d'observation terrestre, suscite des interrogations sur les intentions du régime. Droit légitime à l'utilisation pacifique de l'espace selon Pyongyang, cette tentative est, pour les Etats-Unis et leurs alliés, un essai déguisé de missile à longue portée contrevenant aux résolutions des Nations unies.
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Quels sont les arcanes du pouvoir en place ? Depuis près de soixante-dix ans, le pouvoir en RPDC est une affaire de famille. Pour la deuxième fois, il a été transmis à un héritier du clan des Kim. Propulsé sur le devant de la scène, Kim Jong-un aura-t-il l'autorité de son père ou sera-t-il un symbole de continuité manoeuvré par des personnalités influentes, ce qui ouvrirait la voie à d'éventuelles luttes de clans ? Le régime pare le jeune Kim de toutes les vertus. Les observateurs sont plus sceptiques. Le vide du pouvoir créé par la mort soudaine de Kim Jong-il a été comblé. Mais la capacité du fils à contrôler l'appareil dépend de ceux qui en connaissent les rouages.
Une direction collégiale avec, derrière le jeune Kim, un "conseil de régence" formé de membres de la famille et de hauts gradés est-elle en train de se mettre en place ? Selon Cheong Seong-chang, chercheur à l'Institut Sejong à Séoul et auteur d'un livre de référence sur le pouvoir en RPDC (non traduit), "l'hypothèse d'une direction collégiale est à écarter : elle n'est pas dans la tradition du régime construit autour d'un chef suprême. En outre, Kim Jong-un n'est pas un personnage falot : il a du caractère et il est ambitieux. Il contrôle les services de sécurité de l'Etat, sorte de KGB qui surveille l'élite, et il a le soutien des militaires."
D'autres experts s'attachent à la composition de l'élite. "Penser le régime comme une dictature personnelle est simplificateur, juge Park Hyeong-jung, de l'Institut coréen pour la réunification nationale (gouvernemental) : Jusque dans les années 1990, le régime était fondé sur le pouvoir personnel d'un chef, Kim Il-sung, et l'élite était constituée par ses fidèles. Avec l'évolution sociale entraînée par la famine, le paysage est devenu plus complexe."
La famine (1995-1997), qui fit près de 1 million de morts, eut pour origine des catastrophes naturelles, mais elle fut aussi la conséquence de l'effondrement économique du pays. Elle a entraîné l'apparition d'une économie parallèle, de facto de marché, qui a donné naissance à une nouvelle classe de marchands entrepreneurs.
"Une partie des descendants de la "vieille garde", - la poignée de partisans qui ont lutté aux côtés de Kim Il-sung contre le colonialisme japonais (1910-1945) -, qui forment le coeur de l'élite, s'est lancée dans les affaires (commerce, production parallèle), et ses membres rivalisent pour obtenir licences et passe-droits grâce à leurs connexions politiques", poursuit Park Hyeong-jung. Dans la mouvance de l'élite traditionnelle, soudée par le népotisme ou des liens de mariage, et fortement représentée au comité central ainsi que dans l'armée, gravite une nouvelle classe privilégiée qui "fait de l'argent".
Plus informée de la réalité extérieure, cette jeune élite élargie soutient le régime plus par intérêt que par loyauté inconditionnelle. Moins homogène, elle est aussi moins dépendante des largesses du pouvoir en raison des revenus qu'elle tire de l'économie parallèle. Mais elle ne peut se désolidariser sans risquer de perdre ses privilèges.
Comment évolue l'économie ? A la suite de la chute du régime soviétique et de l'évolution de la Chine, l'économie nord-coréenne, qui dépendait de ses mentors pour ses approvisionnements en énergie à des prix inférieurs à ceux du marché, s'est effondrée. Bien que les pénuries alimentaires demeurent graves pour les couches de la population les plus vulnérables (personnes âgées, enfants, femmes enceintes), un embryon de redressement semble se dessiner, avance l'Institut de recherches du groupe sud-coréen Hyundai dans un rapport de février : le revenu par tête aurait augmenté, en 2011, de 4,7 % (688 dollars par an) par rapport à l'année précédente. Cette progression serait le résultat de meilleures récoltes (4,7 millions de tonnes, soit + 7,2 % selon la FAO), de l'essor de la construction en vue des célébrations du 15 avril et d'une augmentation de la production destinée à répondre aux besoins de la population.
Autre facteur déterminant : l'accroissement du commerce avec la Chine (+ 62,4 % en 2011, soit 5,6 milliards de dollars), qui importe des minerais (métaux rares, charbon) et alimente l'économie parallèle en produits finis. Celle-ci permet aux deux tiers de la population de vivre (ou de survivre), mais elle a aussi engendré de profondes, et sans doute irréversibles, mutations sociales.
La famine a fait prendre conscience à la population qu'elle ne pouvait plus dépendre de l'Etat pour se nourrir, et une économie de marché a proliféré. L'Etat a essayé de chevaucher le mouvement sans y parvenir. Les activités légales, tolérées ou illégales de l'économie parallèle ont entraîné une effervescence sociale souterraine qui a entamé le contrôle policier en alimentant la corruption mais a aussi contribué à accroître les pratiques d'extorsion des agents de sécurité.
Sa prolifération désordonnée a accentué les disparités sociales entre ceux qui en profitent et la majorité qui en reçoit des miettes. Visibles même à Pyongyang, vitrine du pays, ces activités parallèles accentuent le fossé entre la capitale et la province. L'apparition des téléphones mobiles (1 million en service), qui ne fonctionnent qu'à l'intérieur du pays, et les va-et-vient autorisés ou clandestins de part et d'autre de la frontière chinoise ont en outre entamé le contrôle sur les informations.
Quels sont les risques d'instabilité du régime ? L'effondrement inlassablement annoncé de celui-ci depuis la mort de Kim Il-sung en 1994 n'a pas eu lieu. Dureté de la vie quotidienne et pénuries ont engendré désillusion et mécontentement, font valoir les réfugiés passés au Sud. Mais ces facteurs ne transparaissent guère. La mobilisation constante et la répression sont dissuasives : selon les organisations humanitaires internationales, de 150 000 à 200 000 personnes sont détenues dans des camps de travail aux conditions de vie "inhumaines".
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Une rébellion peut certes apparaître sans signe précurseur. Pour l'instant, estime Andrei Lankov, spécialiste de la RPDC à l'université Kookmin à Séoul, on ne voit pas de réseau de résistance ou une dissidence intellectuelle susceptible de cristalliser ce mécontentement, et encore moins de dissension au sein de l'élite, dont la cohésion reste la meilleure chance de survie du régime.
Quel rôle la Chine joue-t-elle ? Seul soutien politique et économique du régime, la Chine a une préoccupation majeure : éviter l'instabilité en RPDC, avec laquelle elle a une frontière de 1 400 km. Les tirs de missile et les ambitions nucléaires de Pyongyang (qui a procédé à deux essais atomiques en 2006 et 2009 et dispose désormais d'une filière d'enrichissement de l'uranium) place Pékin dans une situation embarrassante vis-à-vis des Etats-Unis et de leurs alliés, qui l'accusent de ne pas faire suffisamment pression sur la RPDC. Et de ne pas appliquer les sanctions à son égard décidées par l'ONU.
Pour la Chine, la Corée du Nord présente un intérêt géopolitique primordial : éviter d'avoir les forces américaines sur sa frontière orientale en cas de réunification de la péninsule sous l'égide du Sud. Aussi les dirigeants à Pékin évitent d'acculer le régime et préfèrent tenter de le faire évoluer de l'intérieur en intégrant peu à peu la RPDC au développement économique des provinces chinoises du Nord-Est. En dépit de ses gesticulations, le pouvoir actuel sert les intérêts chinois, pour autant qu'il garantisse la stabilité.