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Comment peut-on demander pardon au peuple cambodgien en 2011 ?
C’est ignorer l’âme de ce peuple, sa façon de fonctionner, son profond optimisme et son refus de la haine : le procès de DOUCH en est l’éclatante démonstration…
1978, je commence mes études à Sciences Po Toulouse ! Et les massacres organisés débutent au Cambodge… « La barbarie à visage humain » de Bernard Henri Lévy, me montre une autre réalité : un livre intelligent, documenté et avec une analyse pertinente et honnête de ces systèmes ! 1979 : j’ai choisi le thème de mon mémoire : «Utopies sociales et Enfers réels d’aujourd’hui ». La dernière partie est évidement consacrée au Cambodge : constat, analyse et témoignages…
J’ai donc côtoyé de "près" l’horreur à ce moment là : recueillant les écrits, les témoignages des survivants, les photos pour analyser au plus juste… J’ai trouvé les mots pour le dire mais comment peut-on trouver des mots : une abomination, un massacre pensé, organisé, froid, dogmatique, ressemblant tellement à la Shoah… Le retour de la Bête immonde, juste à côté de moi !
J’ai bien sûr analysé dans mon mémoire les précédents univers totalitaires, tous plus abjects les uns que les autres, mais le massacre cambodgien était tellement proche de moi : il se déroulait sous nos yeux, nous avions le devoir de comprendre et de témoigner, puis de condamner.
Et aujourd’hui ,Alain Badiou arrive avec son : "Je regrette" Dans Le Point.fr - Publié le 14/03/12.
Alain Badiou sur le plateau d'"Avant-Premières", sur France 2. © DR
Dans L'élimination, le livre qu'il a consacré au génocide khmer rouge (Grasset), le cinéaste Rithy Panh mentionne une tribune d'Alain Badiou parue dans Le Monde du 17 janvier 1979. Alors que le monde entier découvre, horrifié, l'ampleur du crime, le philosophe y dénonce une "campagne anticambodgienne". Le titre, révulsant : Kampuchea vaincra ! Ces mots, émanant d'un homme de grande intelligence, nous ont poursuivis.
Trente-trois ans après avoir soutenu le régime khmer rouge malgré le génocide, le philosophe exprime ses regrets. Des regrets : c’est au peuple cambodgien qu’il les doit depuis tant de temps ! C’est au Cambodge qu’il doit boucler la boucle. Pas à Paris. Nommer l’innommable, toucher de près l’horreur, refaire le chemin de cette pensée implacable, de cette machine à tuer.Alain Badiou :"Je le regrette. Et je suis heureux de le dire ici publiquement : je regrette d'avoir écrit ce texte. Mais il ne suffit pas de le regretter. Regretter et se repentir, on peut toujours le faire. C'est très facile. Nos chefs d'État eux-mêmes n'arrêtent pas de se repentir et de demander pardon. Au bout du compte, il vaut mieux penser que, comme le dit Spinoza, "le repentir n'est pas une vertu". Mais peut-être une marque de respect pour tous les hommes, les femmes et les familles qui en ont fait les frais…
Certes l’histoire humaine est pleine de massacres gratuits ou plus intéressés, de haine et de sang. Mais quand les évènements ont lieu devant nos yeux, il ne faut pas les fermer. Aucune idéologie ne mérite cela…Et vous les avez fermés M. Badiou, vous avez applaudi les bourreaux et attendu 33 ans pour présenter des excuses ! Elles sont insultantes : vous ne connaissez pas la mentalité asiatique et cambodgienne : eux ont fait le chemin…
Eux se sont reconstruits, sans oublier, mais en intégrant toute cette souffrance avec leur démarche bouddhiste… L’exemple éclatant est le procès de Douch le Bourreau et son verdict … Cet homme qui ne regrette rien sera jugé, pardonné et laissé à son sort…
Remontons le temps :
1. CONSTAT :
Le Kampuchéa démocratique (soit Cambodge démocratique) est le nom que les Khmers rouges, au pouvoir au Cambodgeentre 1975et 1979, avaient donné à leur régime politique.
Cet État fut mis en place après la fin de la guerre civile cambodgienneet la victoire militaire sur la République khmère, le régime pro-américainde Lon Nol. Les Khmers rouges établirent au Cambodge une dictaturesous laquelle toute forme d'activité était soumise au contrôle du véritable organe de direction de l'État, le Parti communiste du Kampuchéa(dit également Angkar, soit Organisation). Suite aux crimes commis sous l'autorité de l'État(meurtres, massacres, exécutions, persécutions ethniques et religieuses, voire génocide pour certains historiens), un cinquième environ de la population cambodgienne périt entre 1975 et 1979, soit de un à deux millions de personnes.
Le Kampuchéa démocratique fut renversé en 1979, quand le Viêt Nama envahi le Cambodge et mis en place le régime de la République populaire du Kampuchéa. Néanmoins, jusqu'en 1991, le représentant de cet État continua de siéger à l'Organisation des Nations unieset le nom de Kampuchéa démocratique d'être revendiqué par le mouvement Khmer rouge entre 1979 et 1991, dans les zones cambodgiennes sous son contrôle.
Les accords de Paris sur le Cambodge de 1991, qui stipulent l'unité territoriale du Cambodge vis-à-vis de la communauté internationale, mirent officiellement fin au gouvernement en exil khmer rouge ;cependant de nombreuses zones du pays furent encore contrôlées par la guérillakhmère rouge jusqu'en 1998.
2. Mise en place du régime :
Lorsque les Khmers rouges prennent le pouvoir, les Cambodgiens ignorent l'identité des véritables dirigeants du mouvement. Khieu Samphân, Hu Nimet Hou Yuon(ce dernier ayant sûrement été éliminé dès avril 1975) constituent la vitrine politique des Khmers rouges mais Saloth Sâr, alias Pol Pot, préfère alors continuer d'agir dans l'ombre. Seul le cercle restreint des principaux chefs khmers rouges sait que l'organe de direction du mouvement est constitué par le Parti communiste du Kampuchéa(PCK), dont le public ignore alors l'existence. Les Khmers rouges se présentent aux Cambodgiens comme agissant au nom de l'« Angkar » (l'« Organisation »), nom recouvrant le PCK.
Le jour même de la prise de la capitale, les Khmers rouges, suivant en cela le plan défini par Pol Pot, évacuent la totalité de la population de Phnom Penh, en prétextant un prochain bombardement américain. L'évacuation des deux millions de citadins vers les campagnes se fait dans des conditions désastreuses, qui causent la mort de probablement plus de dix mille personnes.Entre le 20 et le 24 mai, dans Phnom Penh désertée, le PCK tient une conférence secrète réunissant l'ensemble des secrétaires de district et des chefs des forces armées : Nuon Cheaet Pol Poty exposent leur plan de purification de la population, par l'évacuation de la population de toutes les villes - ce qui est fait dans les semaines qui suivent la prise de la capitale - l'éradication du bouddhismeet l'abolition de toute forme de marché. La ligne directrice choisie pour le nouveau régime est celle d'un passage direct et sans transition au communisme.
La mise en circulation d'une nouvelle monnaie« révolutionnaire », imprimée en République populaire de Chine, est initialement prévue par les Khmers rouges, mais des dirigeants du mouvement, dont Ta Mok, penchent pour une suppression de la monnaie et un retour au système du troc. Pol Pot se laissant convaincre, la suppression de la monnaie au Cambodge est annoncée le 19 septembre : le nouveau Rielest retiré de la circulation, et ses réserves stockées à Phnom Penh.La décision de renoncer à la monnaie a apparemment été annoncée à l'appareil du PCK dès la réunion secrète de mai : une décision contradictoire, prise durant l'été, amène cependant à sa distribution temporaire dans plusieurs grandes zones du pays, avant qu'elle ne soit à nouveau retirée.
La politique officielle du Kampuchéa démocratiquepasse par plusieurs phases :
3. Oppression de la population et Crimes du régime Khmer rouge.
Dans le courant de l'année 1975, la dictaturese met en place sur l'ensemble du pays : la population est répartie en communautés villageoises, qui doivent également accueillir les anciens citadins.
La population cambodgienne est divisée en plusieurs catégories : les anciennes élites du régime de Lon Nol, et ses partisans réels ou supposés sont baptisés « déchus », ou « peuple ancien » ; les habitants des régions prises en 1975 deviennent le « peuple nouveau », ou les « candidats » (soit candidats à un statut de citoyen).
Les seuls citoyens de « plein droit » sont composés par le « peuple de base », soit les habitants des zones tenues depuis plusieurs années par les Khmers rouges.Les citoyens sont maintenus dans une situation équivalente à l'esclavage, étant corvéables à merci sans aucune contrepartie salariale
Aucune opposition à la politique de l'« Angkar » n'est admise, le régime khmer rouge se signalant par un niveau particulièrement extrême de violence et d'arbitraire : les comportements individuels, la vie privée, les relations familiales et amoureuses, sont soumises à la censure des autorités, qui pratiquent un puritanisme et un égalitarisme radicaux. Toute forme d'insoumission réelle ou supposée, de fainéantise présumée dans le cadre du travail obligatoire, est susceptible d'être punie de mort. Les moines bouddhistessont forcés de se défroquer, et les catégories socio-professionnelles « suspectes », comme les « intellectuels » ou supposés tels, font l'objet de persécutions. Les minorités ethniques comme les Chams- population musulmanedu Cambodge - les Khmers Krom, les Vietnamiensde souche, les Laosou les Thaïs, sont brimées, expulsées ou massacrés. cf : le charnier de Choeung Ek.
LE BILAN :Le Santebal (« branche spéciale »), la police secrète des Khmers rouges, placé sous la responsabilité de Kang Kek Ieu, alias Douch, transfère en 1975 son centre d'opérations, le S-21, à Phnom Penhdans l'ancien lycée de Tuol Sleng.
Le centre S-21, où environ 20 000 personnes périssent entre 1975 et 1979, constitue la prison la plus connue, sinon la plus meurtrière, du Kampuchéa démocratique.
Le pays, qui n'a officiellement pas de prisons, se couvre de « centres de rééducation » où la tortureest employée de manière quasi systématique. L'arbitraire des arrestations est total, aucune cour de justice n'existant au Kampuchéa démocratique.
Les exécutions massives de citoyens donnent lieu à de nombreux charniers répartis à travers tout le pays. La Zone Est dirigée par So Phimest, dans les premières années du régime, le secteur le moins meurtrier du Kampuchéa démocratique, les Khmers rouges s'y montrant moins brutaux qu'ailleurs. Néanmoins, à partir de 1977, la situation alimentaire se dégrade dans la zone qui souffre, comme le reste du pays, de la famine.Le plan de quatre ans, présenté en 1976par le gouvernement et destiné à développer massivement la production et l'exportation de produits agricoles, est en effet un désastre, en grande partie provoqué par l'incompétence de l'administration khmère rouge.Alors qu'une large proportion de la population souffre de la faim, la cueillette de fruits est interdite, car considérée comme un vol de la propriété collective régie par l'Angkar.
De 1975 à 1979, on estime qu'environ 1 700 000 habitants(sur une populationtotale estimée à 7 000 000) ont péri de « mort non naturelle », certaines estimations allant jusqu'à 2 200 000 victimes. L'arbitraire total des sanctions, le niveau des cruauté dans les exécutions et les tortures amènent Jean-Louis Margolinà parler de « l'assassinat comme méthode de gouvernement ».
Comment peut-on en tant qu’intellectuel et philosophe regretter simplement aujourd’hui, faire une autocritique égoïste et tardive, sans insulter toute ces souffrances et cette horreur vécue…Quel intérêt ? Comment parler de courage ? « Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes » Combien Prévert a –t-il raison.
« Du coup, une victoire, fût-elle douteuse, divisée, obscure, et parfois marquée de crimes effrayants, a une puissance de ralliement extraordinaire. Et ce que le dernier siècle nous a appris, c'est qu'il faut se méfier de la fascination pour les victoires. »M. Badiou.
Bernard Henri Lévy dans son livre « La Barbarie à visage humain », en 1977,l’avait déjà dénoncé, analysé, autopsié longuement avec beaucoup de pertinence et de déchirements! C’est de loin son meilleur livre, le plus abouti : un grand moment de philosophie, d’humanité et de vérité. De même qu' André Glücksmann dans « La Cuisinière et le Mangeur d'Hommes - Réflexions sur l'État, le marxisme et les camps de concentration » dès 1975.
Pourquoi en rajouter avec ce mea culpa surréaliste,M. BADIOU ?..