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Crise, la grande rechute...

Crise, la grande rechute... les politiques menées depuis 2008 ont-elles aggravé la situation de l’économie occidentale ?

Alors que l'activité du secteur privé en zone euro atteint son plus faible niveau depuis juin 2009 selon les derniers indices PMI publiés mercredi, faut-il croire que les gouvernements ont adopté des mesures mal adaptées à la crise ?

Mauvaises stratégies
Publié le 25 octobre 2012
 

 Et si les politiques menées par les gouvernements depuis le début de la crise avaient en fait aggravé cette dernière ? 

Et si les politiques menées par les gouvernements depuis le début de la crise avaient en fait aggravé cette dernière ? Crédit Reuters

Atlantico : La publication des indices PMI ce mercredi - qui reflètent les niveaux de production des industries manufacturières - inquiète les marchés : l'activité du secteur privé en zone euro atteint son plus faible niveau depuis juin 2009. Outre-Atlantique, le taux de chômage américain est supérieur à ce qui était espéré suite à l'adoption du plan de relance de Barack Obama de 830 milliards de dollars en 2009 et du "plan emplois" de 447 milliards de dollars en 2011, selon les chiffres du Bureau américain des statistiques sur le travail. Les mesures adoptées par les gouvernements pour contrecarrer la crise étaient-elles mal adaptées ?

Mathieu Mucherie : Le chômage en Europe progresse et progressera encore puisqu’il est la solution selon nos décideurs : ces derniers ont fermé la porte à une dévaluation par des sorties de l’euro et à une baisse de l’euro en refusant le quantitative easing (QE3) (ndlr : l'injection de liquidités sur le marché). Il ne reste donc plus que la dévaluation "interne" (la contraction de l’emploi et des salaires).

Aux Etats-Unis, c’est différent. Le taux de chômage baisse régulièrement depuis 3 ans. C’est en partie un mirage statistique (car le taux d’activité, lui aussi, a baissé), mais en partie seulement. La Fed a dit qu’elle ne monterait pas les taux avant 2015 et qu’elle laisserait le QE3 en place tant que l’emploi ne se normaliserait pas : la convalescence est longue, ce fait est reconnu outre-Atlantique en dépit du fait que leur bulle immobilière a été purgée (et pas la nôtre).

Ceci dit, même si l’on se montre optimiste sur les chiffres américains, quel gâchis que cette administration Obama. Pour ne prendre qu’un exemple, les 5 millions d’emplois verts qui ont été promis ont abouti à 28 000 créations de postes, en dépit de 90 milliards de dollars injectés par les amis verts d’Obama. Ce Grenelle de l’environnement américain aurait du conduire à des peines de prison pour incompétence et fraude, mais rassurez-vous tout ce beau monde est en liberté.

Jean Peyrelevade : Les mesures adoptées pour contrecarrer la crise n'étaient pas mal adaptées. Elles étaient surtout insuffisantes. Il est tout à fait normal de soutenir la demande dans une période dépressive, comme ce fut le cas aux Etats-Unis, tout comme il est compréhensible que l'Europe souhaite réduire les déficits budgétaires dans les pays les plus endettés de la zone euro. Malgré ces deux solutions différentes de sortie de crise des deux côtés de l'Atlantique, il y a un point commun : personne ne s'est préoccupé de savoir si l'offre - les appareils de production que l'on essayaient de soutenir par la demande ou une réduction du déficit budgétaire - était capable de suivre. Dans les deux cas, les économies sont en situation de sous-compétitivité comme le montrent depuis de longues années les déficits commerciaux des Etats d'Europe du Sud et des Etats-Unis. Tant qu'un remède n'est pas trouvé à ce problème, les mesures auront un effet minime.

Les deux plans Obama étaient par conséquent insuffisants puisque les entreprises américaines se sont retrouvées incapables de répondre à cette demande, ce qui a conduit à augmenter les importations, notamment celles d'origines chinoises. Autrement dit, le pays importe plus qu’il ne produit et vit au dessus de ses moyens. Cependant, l'économie américaine est en train de reconstruire sa compétitivité, mais il s'agit d'un phénomène complètement distinct des politiques gouvernementales : leur production interne de gaz de schiste entraîne une baisse du prix de l'énergie si forte qu'elle leur permettra, en important moins de pétrole, de rééquilibrer leur balance commerciale et de produire un effet considérable sur les prix de revient de l'industrie américaine. Un effet similaire au choc de compétitivité que l'on rêverait d'avoir en France. Grâce au gaz de schiste, l'économie réalisée sur les coûts liés à l'énergie équivaut à une baisse du coût du travail de 13% dans l'industrie, un chiffre énorme. Les Etats-Unis vont donc redevenir compétitifs indépendamment des mesures prises par Barack Obama.

Au delà des mécanismes adoptés, n'est-ce pas la durée requise par leur mise en place qui empêche de réaliser un véritable "choc" suffisamment efficace pour sortir de la crise ? 

Mathieu Mucherie : Les initiatives budgétaires sont dérisoires. Les sommes dont nous parlons sont minables à l’échelle du continent (les américains dépensent ça chaque année pour nourrir leurs animaux). L’efficacité des dispositifs est lamentable, le potentiel de fraude est titanesque, welcome to Japan. Les infrastructures utiles socialement (c'est-à-dire rentables) existent déjà en zone euro : nous ne manquons pas de routes et de ponts, nous manquons d’entrepreneurs pour les utiliser.

Nous manquons aussi de politiques courageuses qui forceraient la BCE à faire son travail, à rendre des comptes, à jouer la transparence, à empêcher la déflation à la périphérie. Il y a effectivement le problème des délais qui vient se rajouter, avec le risque de ne pas être anti-cyclique mais procyclique (ndlr : qui alimente le cycle en cours, c'est-à-dire la crise). De même, le problème des normes idiotes telles que Bâle III ou Solvency II (ndlr : relatives à la réglementation qui déterminent, entre autres, le niveau de fonds propres requis pour les banques et les assureurs), elles aussi procycliques, qui font perdre du temps et de l’argent au pire moment. Mais le problème de fond c’est que le multiplicateur budgétaire est assez faible et que les vrais défis urgents en zone euro sont monétaires.

Jean Peyrelevade : Le plan de relance de Barack Obama correspondait à une véritable opération keynésienne classique, mais il a été inefficace pour les raisons évoquées précédemment. A l'inverse, le plan de relance de 120 milliards d'euros voulu par François Hollande en marge de l'adoption du Traité budgétaire européen est quasi-fictif. La plupart des dépenses étaient déjà prévues et mettront du temps à se mettre en place. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu de véritable plan de relance en Europe.

Pire, les mécanismes adoptés ont eu des effets récessifs. Le volet compétitivité et investissement a été oublié. Dès lors, des pays comme l'Espagne sont contraints de rétablir leur compétitivité par des réformes très douloureuses nécessitant une baisse de la demande interne et des salaires, ce qui alimente la récession dans ces économies, mais également dans l'ensemble de la zone euro. La rigueur est nécessaire, mais il aurait fallu y rajouter un volet "investissements et dépenses d'avenir".

Les gouvernements ont-ils sous-estimé l'importance de la crise, voire mal interpréter la nature de celle-ci ?

Mathieu Mucherie: Les décideurs pensaient à une crise inflationniste. Elle était déflationniste. Ils ont budgétisé les débats là où il fallait les monétariser. Ils parlaient d'une crise américaine, elle s'avère de plus en plus européenne. Ils croyaient à une crise financière, elle était monétaire, et immobilière. Ils tablaient sur une crise courte sans impact lourd sur la croissance potentielle : en fait, on ne reviendra pas sur le rythme de croissance antérieur car les pertes sont trop grandes, de plus, le nouveau rythme est encore moins sympathique. Ils voulaient nous faire croire que la crise était également écologique et qu'il était aussi urgent de faire le Grenelle que d'engager une baisse des taux : les dernières données (Met Office par exemple) montrent que les thèses sur le réchauffement global reposent sur du vide.

En conséquence, les décideurs ont pris des mesures (Volcker rule aux USA, "règle d'or" et "union bancaire" en zone euro, pour ne prendre que quelques exemples récents) pour contrecarrer des crises qui n'existent pas ou des risques qui ne se matérialiseront jamais. Cette énergie politique et ces ressources financières manquent face aux vrais défis, qui ont le redoutable inconvénient d'être peu audibles médiatiquement.

Jean Peyrelevade : L'Europe a sous-estimé la crise car celle-ci est née au sein de la zone euro du fait de la méfiance des prêteurs, une méfiance elle-même née d'un défaut de fonctionnement de la zone euro. Il s'agissait d'une première dans l'histoire. Par conséquent, seuls les Américains avaient souligné le défaut de conception de la zone euro lors de sa création, mais personne n'avait anticipé ses effets en Europe. Les Européens ont donc réalisé des efforts en matière de rigueur et de solidarité budgétaire depuis quelques mois, mais rien n'a été fait pour résoudre les divergences de compétitivité entre les différentes économies européennes. Chaque pays a été laissé seul en face de ses difficultés sans aucune coordination européenne. Certains pays ont alors fait des efforts, la France n'en a fait aucun.

A l'inverse des Européens, les Américains n'ont absolument pas sous-estimé la crise. La situation est d 'ailleurs assez classique : ils estiment que le déficit de la balance commerciale est un problème secondaire du fait qu'ils paient leurs importations en dollar, et, à l'inverse, que la demande interne, le soutien à la croissance et à l'emploi sont des priorités. Leur seul défaut de conception est d'avoir sous-estimé l'importance de restaurer leur compétitivité. Pourquoi ? Parce que leurs plans de relance ont favorisé les importations et ont donc soutenu les industries étrangères.

Depuis 2008, la priorité pour la sortie de crise à été donnée au sauvetage du secteur bancaire et aux plans de relance. En Europe comme aux Etats-Unis, le nouveau champ de bataille des gouvernements semble être la compétitivité. Cette nouvelle stratégie est-elle adaptée au contexte actuel ou constitue-t-elle une erreur ? La compétitivité d'une économie se gagnant sur celle d'une autre, les Etats jouent-ils désormais à marche forcée les uns contre les autres ?

Mathieu Mucherie : Je suis entouré à Paris de gens qui se disent européanistes, fédéralistes, deloristes et membres à vie du "Jean-Monnet-fan-club". Tous ces gens se croient très malins car ils ont des diplômes, et très généreux car le concept hugolien des "Etats-Unis d’Europe" ça sonne généreux, c’est idéal pour meubler une conversation avec des anciens de Sciences Po. Mais il y a dans toutes ces postures une double arnaque. La première arnaque, nous l’avons vue au moment où il fallait sauver la Grèce puis l’Irlande, le Portugal et maintenant l’Espagne : toutes ces belles âmes fédéralistes ne veulent entendre parler que de prêts (et encore, selon les conditions de la Troïka), jamais de dons. Pourtant, quand Washington vient au secours des inondés de la Nouvelle-Orléans, il n’est question que de transferts (un million de personnes ont été relogées en dessous du niveau de la mer, ce qui soit dit en passant est hyper intelligent), jamais de prêts conditionnels. Le message allemand c’est : "le fédéralisme oui, mais sans solidarité budgétaire". Les transferts vers la RDA, oui, mais pas vers Lisbonne ou vers Dublin (ces gens ne sont même pas allemands de souche !).

La seconde arnaque, sur la "compétitivité" (un concept qui ne signifie rien, pour un économiste c’est juste une question d’ajustement de taux de change) est à peine plus subtile. Nous réalisons les deux tiers de nos échanges avec des européens. Nous prétendons nous inscrire dans la philosophie et dans le design institutionnel des "Etats-Unis d’Europe". Mais ceux-là même qui ne jurent que par un fédéralisme intégral s’inquiètent que nous perdions en "compétitivité" par rapport à l’Allemagne. C’est idiot : imagine-t-on les habitants du Michigan lire des rapports sur la dégradation de leur compétitivité face à l’Illinois ? Le fait que le Texas gagne plus ou moins en "compétitivité" face à l’Oklahoma a-t-il le moindre début de commencement d’importance ?

Dans une union monétaire et dans une structure fédérale, les problèmes sont résolus par des transferts inconditionnels d’une part, et par la mobilité des facteurs de production (capital, travail) d’autre part. Dans la zone euro actuelle, la mobilité des facteurs est faible et/ou mal acceptée, et les transferts sont faibles et/ou mal acceptés. Depuis la crise, l’affectio societatis recule nettement, les marchés financiers se recloisonnent, la spécialisation est entravée, et la vision agonistique en terme de "compétitivité" continue en dépit de l’unification monétaire. Plus que jamais, nous sommes à des années lumière des "Etats-Unis d’Europe" car les esprits "fédéralistes" européens au pouvoir font semblant de ne pas comprendre ce que leur projet impliquerait.

Jean Peyrelevade : Lorsque des Etats ont des monnaies différentes, ils disposent d'une variable d'ajustement qu'est le taux de change. Il est donc impossible de gagner indéfiniment au dépend des autres en matière de compétitivité car la monnaie finira par s'ajuster à un moment donné.

Le problème est différent en zone euro. Les écarts de compétitivité entre les différentes économies ne peuvent pas être compensés par des effets de taux de change puisqu'il y a une monnaie unique. Or, ces écarts doivent être résorbés. Malheureusement, les efforts en faveur de la compétitivité sont réalisés séparément par chacun des pays européens. Il faut une coordination économique beaucoup plus forte, un aspect trop souvent oublié dans les discussions.

NB : Propos recueillis séparémen

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