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Modifié le 01-02-2013 à 10h33 lien
Temps de lecture : 6 minutesÉdité par Hélène Decommer Auteur parrainé par Maxime Bellec
Famille nombreuse, famille heureuse ? Peut-être, mais il faut de la place pour tout le monde (SIMON ISABELLE/SIPA)
Depuis vingt ans, la vie en couple cède du terrain et de plus en plus de personnes vivent seules. Les unions libres, en moyenne plus fragiles que les mariages, concernent une proportion croissante des couples. Et quand les jeunes quittent désormais le domicile parental, c’est plus souvent pour vivre seul qu’en couple, au moins transitoirement.
Parallèlement, la crise du logement déstabilise les familles. Le coût du logement compromet par exemple certains projets conjugaux et familiaux (le lieu d'installation, le nombre d'enfants, etc).
Ces deux évolutions sont distinctes, mais également préoccupantes, car les processus économique et sociologique se conjuguent pour devenir des facteurs de fragilité des ménages.
1- Comment la crise du logement fragilise les familles
Confrontées à une offre locative limitée et à des niveaux de loyer particulièrement élevés, de nombreuses familles n’ont pas d’autre choix que de s’exiler des centres-villes, ou de vivre dans des logements exigus ou de mauvaise qualité.
Ainsi de nombreux ménages – particulièrement les plus jeunes – n’ont plus les moyens d’accéder à un logement familial (T3, T4) dans les grandes métropoles. Ils sont alors conduits, parfois dès le premier enfant, à quitter la ville-centre pour la périphérie, à moins d’accepter des conditions d’habitat dégradées (logement inconfortable, éloignement des services et gisements d'emplois, augmentation des frais de transport, etc).
Des familles nombreuses quittent également les centres urbains. Face à des perspectives de progression résidentielle totalement bouchées, l’éloignement apparaît pour certaines comme la seule issue possible. Paradoxalement, plus les familles sont modestes, plus elles sont contraintes de s’éloigner pour accéder à la propriété d’une maison individuelle. Mais ces projets d’accession peuvent s’avérer décevants — voire douloureux — pour les ménages d’ouvriers, d’employés et même ceux qui appartiennent à une "petite classe moyenne" ne disposant que d’un seul salaire.
L’impossibilité de se procurer un logement adapté empêche désormais l’installation de nombre de jeunes couples. Les CAF dénombrent de plus en plus de personnes déclarant vivre en couple bien qu’elles ne partagent pas le même logement que leur conjoint(e). Si ces formes de vie commune relèvent parfois d’un choix, elles sont bien souvent subies. Des jeunes couples sont ainsi obligés de vivre chacun chez soi (voire chacun chez ses parents), dans l’attente de jours meilleurs. Et ce parfois même lorsqu’ils ont déjà un enfant en commun.
A l'inverse, la crise du logement contraint d’autres couples à continuer de vivre ensemble alors qu’ils ont décidé de se séparer.
La crise du logement influence plus largement le nombre d’enfants par couple. Une récente enquête du Crédoc montre ainsi que l’augmentation des prix de l’immobilier a un impact sur la démographie, certains ménages réduisant leurs aspirations en termes de nombre d’enfants. Dans les grandes agglomérations, la tension est telle qu’elle peut conduire des couples à renoncer (au moins temporairement) à avoir des enfants.
Enfin, la crise du logement empêche l’autonomisation des membres de la famille. Alors que quitter ses parents pour accéder à un logement autonome représente une étape majeure dans la transition vers l’âge adulte, les situations de cohabitation subie et prolongée avec les parents se multiplient aujourd’hui.
Les cohabitations subies au sein de la famille concernent également de nombreux adultes, d’âge plus avancé (voire d’âge mûr) qui, face à des accidents de la vie, sont contraints de revenir vivre chez leurs parents (ou leurs enfants). C’est le cas de jeunes trentenaires, ceux que l’on appelle "la génération boomerang" qui n’ont pas d’autre choix que de revenir habiter avec leurs parents suite à une dégradation de leur situation professionnelle, une séparation de couple ou d’autres événements déstabilisants qui altèrent leurs ressources.
2- Comment les mutations de la famille entrainent du mal-logement
Quand la famille se défait, elle s’expose davantage au mal-logement. Au premier rang des ménages en difficultés de logement, on retrouve évidemment les familles monoparentales particulièrement exposées aux situations de précarité : 32% des familles monoparentales, vivent en-dessous du seuil de pauvreté contre 6,5% des couples avec enfants. Aussi, alors que les personnes seules et les familles monoparentales représentent 44% des ménages français, elles ne sont que 21% parmi les récents accédants à la propriété.
De façon symétrique, la situation de monoparentalité s’exprime aussi chez les pères séparés, gardiens ou non de leurs enfants. Alors que le domicile familial revient généralement à la femme (qui se voit encore majoritairement confier la garde des enfants), le père est contraint de retrouver, sans tarder, un logement. Privés de domicile propre, les pères séparés doivent alors souvent se défaire d’une partie de leurs affaires personnelles et mobilier : ils font d’ailleurs partie des publics privilégiés des "boxes individuels", nouvelle version des garde-meubles fleurissant depuis quelques années en France.
Plus généralement, les personnes seules, qui n’ont qu’une source de revenus pour faire face aux dépenses de logement et de la vie quotidienne, représentent la catégorie la plus exposée au mal-logement. Souvent non prioritaires pour l’attribution d’un logement social, ce sont elles qui supportent le plus des efforts financiers excessifs pour se loger, et de loin : elles représentent 39% des ménages disposant de restes-à-vivre inférieurs à 500 € par mois, une fois payées les dépenses liées au logement.
Ne disposant pas toujours d’un logement autonome, les personnes isolées doivent parfois recourir à des "solutions" précaires pour des périodes plus ou moins longues (hébergement chez un proche, colocation…). Les jeunes âgés de 18 à 30 ans sont les premiers touchés par ce "nomadisme urbain". Mais ce phénomène apparaît aussi suite à une séparation, une recherche d’emploi qui amène à se rapprocher des bassins d’activités, ou quand l’un des membres du couple travaille dans un autre lieu que la ville de résidence, sans avoir les moyens de louer un second logement… Le phénomène est également préoccupant pour les personnes âgées isolées disposant de faibles revenus.
Enfin, les familles recomposées peuvent également être fragilisées par rapport au logement, devant retrouver un logement de taille suffisante pour accueillir les enfants des deux lignées, à proximité du domicile de l’ex-conjoint… Bon nombre de familles recomposées se retrouvent alors "assignées à résidence" ou bloquées dans des logements trop étroits, devant renoncer parfois à offrir à leurs enfants un espace de vie adapté et décent. 30% des enfants des familles très nombreuses vivent ainsi dans un logement surpeuplé.
3- Les solutions : l'intervention publique doit s'adapter
À l’évidence, la politique du logement et plus généralement l’intervention publique doivent s’adapter à cette nouvelle donne sociale et faire preuve de plus de réactivité et de souplesse face à une multiplication des étapes de la vie émaillées de ruptures et de transition. Dans trois domaines au moins, des voies de progrès peuvent se dessiner :
1- Le secteur de l’hébergement. La diversité de la demande doit mieux être prise en compte, notamment avec une meilleure centralisation de l’ensemble de l’offre et de la demande d’hébergement et avec une réduction du déficit d’articulation avec les dispositifs d’attribution des logements sociaux. Pour répondre aux situations de séparation conjugale, des solutions temporaires doivent être imaginées, comme la mise à disposition de logements pour des pères séparés qui n’ont pas les conditions de logement adéquates pour accueillir leurs enfants.
2- Le secteur du logement social. Du côté des organismes HLM, il faut adapter les pratiques à la mutation de la famille. Certains bailleurs sociaux tentent de le faire, notamment à travers une meilleure gestion et un assouplissement des politiques d’attribution (adaptation des critères d’attribution, charte favorisant la mobilité résidentielle, bourses d’échange de logements à l’initiative des locataires…). Des réponses qui restent encore peu développées. Par ailleurs, la mise en œuvre d’une politique de mobilité résidentielle au sein du parc social constitue un enjeu déterminant pour éviter les situations de sur-occupation ou d’assignation à résidence des familles.
3- Le régime des aides au logement. Du côté des aides personnelles au logement, il faut développer la souplesse et la réactivité du système. En l’état actuel de la législation, les situations de séparation ne sont que très partiellement prises en compte dans le calcul des plafonds de ressources pour bénéficier d’une aide au logement. En cas de résidence alternée par exemple, l’enfant n’est pris en compte dans le calcul de l’aide au logement que pour un seul des deux parents (celui auquel il est rattaché), indépendamment du temps qu’il passe auprès de chacun d’eux.
Plus globalement, face au déficit massif de logements, il est impératif de produire une offre suffisante et adaptée aux besoins des ménages, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif (taille des logements, niveaux de loyers, localisation…). Cette offre devra également être produite sans exclure : la diversité sociale et urbaine doit être renforcée, pour contrer les effets ségrégatifs du fonctionnement actuel des marchés immobiliers.
Par ailleurs, le contexte actuel de flambée des prix du logement, déconnectée de l’évolution des revenus des ménages, rend la maîtrise du coût du logement incontournable. Celle-ci doit passer par un encadrement des loyers du parc privé, mais aussi par la régulation des prix de vente des logements, la maîtrise des charges locatives, etc.
Enfin, des mesures doivent être prises en urgence pour répondre aux besoins des personnes qui sont aujourd’hui en situation de grande précarité et d’exclusion. Un véritable système de protection sociale du logement doit être instauré, qui remette la prévention au cœur des politiques sociales du logement.