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L'UE a donné un mois au premier ministre Viktor Orban pour mettre fin à ses dérives autoritaires. Pourtant, à travers le pays, ses lois liberticides ne dérangent guère.
Par Joëlle Stolz/Photos Bela Doka
Autrefois, Ozd était une ville joyeuse, aussi joyeuse que possible à l'époque du rideau de fer et du communisme du goulasch. Son usine sidérurgique attirait des ouvriers de toute la Hongrie. Il y avait des fêtes, des bals, des colonies de vacances gratuites au bord du lac Balaton, des médailles pour les vieux. Au printemps, on se promenait dans les collines. Et, à l'automne, c'étaient les vendanges à Eger, à une petite heure de train, réputé pour son vin blanc. Ici, les parents ne s'inquiétaient pas pour l'avenir, qui durerait aussi longtemps que l'Union soviétique. Les enfants naissaient sidérurgiste ou couturière, instituteur ou ingénieur. Ne pas travailler était impensable, et même passible de prison.
Aujourd'hui, à Ozd, sur la frontière avec la Slovaquie, des centaines de familles suivent avec anxiété la parité entre le franc suisse et le forint, la monnaie nationale. Ce taux de change est devenu une réalité terriblement concrète, qui prélève au quotidien sa dîme de souffrances et de privations. Quelque 600 000 foyers hongrois se sont endettés - à 97 % en monnaie helvétique, dont la valeur a beaucoup augmenté depuis deux ans - pour acheter un logement, une voiture, des équipements électroménagers. La plupart ne peuvent plus rembourser leur crédit. " On ne parle que de ça, ici, tous les jours. Nos amis sont dans la même situation que nous ", dit Monika Racz, 33 ans, assise dans sa petite maison de la banlieue d'Ozd à côté de son mari, Zoltan, aux longues moustaches magyares. Les murs jaune canari, rouge fraise ou vert menthe, la chaleur du poêle, l'ordinateur sur lequel joue leur fils Hunor feraient presque oublier l'angoisse qui les ronge. Celle de voir Raiffeisen, le Crédit agricole autrichien, saisir leur maison achetée en 2008 où ils ont tout refait de leurs mains.
" Un membre du gouvernement a dit que les gens auraient dû être conscients du risque encouru avec l'endettement, dit Zoltan. Mais à ce moment-là j'étais soudeur à Eger, je gagnais 160 000 forints par mois (environ 530 euros). Des traites de 30 000 forints, ça n'était pas irresponsable. " En janvier 2012, ces traites atteignent 80 000 forints, à cause de la hausse du franc suisse, alors que les revenus du couple s'élèvent à 120 000 forints (moins de 400 euros). Lui travaille dans une scierie, elle comme couturière dans un atelier qui fabrique pour l'Italie des pièces griffées de grandes maisons. Impossible, faute d'argent, de recourir au dispositif imposé aux banques - en Hongrie, elles sont à 80 % étrangères - qui permettait aux endettés de se libérer de leurs emprunts à un taux de change préférentiel avant la fin de l'année 2011. D'ailleurs, selon les chiffres officiels, seuls 100 000 débiteurs sur 900 000 en ont bénéficié. Cet hiver, le couple a dû renoncer à se chauffer au gaz, trop coûteux. " Heureusement, le patron me laisse prendre du bois ", glisse Zoltan. L'été, ils emmènent leur petit garçon à la piscine municipale. " Depuis que nous sommes mariés, nous n'avons jamais pu partir en vacances ", dit Monika. Le couple voudrait un autre enfant, mais cela paraît un luxe inaccessible.
L'amertume monte comme un flot de bile, contre ceux " qui ne se privent pas d'en avoir, eux, des gosses ", dit Monika : les Tziganes. " Ils ont plus de droits que nous ", lance-t-elle. L'été dernier une famille a emménagé dans le quartier, à treize dans deux pièces. " Ils vivent d'allocations, ils ont vendu jusqu'aux tuyaux de leur chauffage, ils arrachent ail et oignons dans notre jardin. Ils ne vont pas aux stages de formation qui leur sont offerts gratuitement, à eux. Pas à nous, parce que nous avons fait l'école secondaire. " D'un bout à l'autre du pays, c'est le même grief que l'on entend, la même hostilité des pauvres qui se lèvent tôt contre ceux qui ne cherchent même plus un travail. La haine des classes laborieuses que le discours des puissants dresse contre les classes supposées dangereuses. " Ils se multiplient si vite, bientôt nous serons une minorité ", prétend Monika.A Farkaslyuk (" le Trou du loup "), village minier proche d'Ozd, les 220 élèves de l'école élémentaire sont tziganes, confirme la directrice, Rita Gaborné Kolmont. " Même le maire [membre du MSZP, ex-parti communiste] ne veut pas nous confier ses enfants. " Cet établissement bien entretenu, dédié jadis au cosmonaute russe Youri Gagarine dont les portraits ornent les salles de classe, a été récompensé par le ministère de l'éducation pour la qualité de ses méthodes pédagogiques. Il est l'ultime espoir des familles roms. Certaines d'entre elles, faute de meilleur combustible, creusent chaque jour la poussière du crassier laissé par la mine de charbon, fermée il y a vingt ans.
Ici, l'insécurité est une obsession. " Beaucoup de meurtres sont passés sous silence dans les médias. Des retraités sont assommés ou égorgés pour quelques poulets ", affirme David Janiczak, 25 ans, vice-président de la section locale du Jobbik, le parti d'extrême droite qui a obtenu 16,9 % des voix aux législatives d'avril 2010. " Mais à Ozd, nous avons fait 35,14 %, le deuxième meilleur résultat au niveau national ", précise-t-il non sans fierté. C'est lui qui a organisé la campagne électorale.
Zoltan et Monika, bien sûr, ont voté Jobbik. Tout comme Robert Sipos, frustré de ne plus pouvoir porter en public, sous peine d'une lourde amende, son uniforme noir de la Garde hongroise, une milice censée tenir en respect les Tziganes. En colère, aussi, de voir des misérables venir le supplier, à l'unité de récupération de déchets où il est employé, de leur acheter le métal " qu'ils ont volé partout ", accuse-t-il - peut-être même chez lui.
Avec sa mèche noire taillée en pointe, son blouson de cuir, son sourire désarmant, David Janiczak est populaire à Ozd. Sauf chez les Roms. Il s'est toujours intéressé à la politique, rêve de voyager en Asie mais doit aider son père, l'un des quelque 400 ouvriers - contre 10 000 autrefois - qui travaillent encore à la fonderie de l'usine sidérurgique, immense paquebot rouillé, échoué au centre-ville. En 1976, la cinéaste Marta Meszaros en avait fait le décor déprimant de son film Neuf mois. David parle de l'absence de vrais syndicats, des salaires très bas et des horaires d'esclaves à l'hypermarché Tesco, une enseigne britannique, ouvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dans cette ville d'à peine 34 000 habitants, il existe aussi un Lidl (une chaîne allemande) et même la catégorie au-dessus, un Interspar (autrichien) : des rangées de produits rutilants, des monceaux de charcuteries, de fromages, d'alcools, de viennoiseries appétissantes dont on se demande qui peut en profiter, sinon avec les yeux.
Karoly Dino, 35 ans, surnommé Tchoki (" chocolat "), n'en a pas les moyens. Avec sa femme Viola et leurs trois enfants, il s'efforce de survivre dignement dans une maison en bordure de la forêt. Ils sont roms. Tchoki s'est bricolé un redoutable épieu : un couteau de cuisine fixé au bout d'un bâton, glissé dans un tuyau métallique, pour affronter les sangliers qui hantent les bois alentours. " Avec de la chance, tu tombes sur un animal blessé que les chasseurs n'ont pas pris la peine de chercher. Mais parfois les bêtes chargent, et il faut se défendre. " Ce matin, la mairie vient de lui apprendre qu'ils ne toucheront plus que 20 000 forints d'aides par mois, au lieu de 28 000. " Il n'y a que les amendes qui augmentent ", soupire-t-il. Pour avoir pris le bus sans ticket, Viola doit payer 5 500 forints. La somme est montée à 8 500, à cause du retard, et si elle ne peut s'en acquitter d'ici huit jours, elle ira en prison. A Ozd, les usuriers ont une rente assurée Ils sont tziganes, ou magyars, comme ce blond aux biceps de culturiste, à la mine patibulaire, attablé dans un restaurant du centre-ville en compagnie d'une fille moulée dans du latex rouge. " Mais par ici, tu n'en vois pas, il n'y a pas un sou à prendre ", dit Tchoki.
Mettre les gens derrière les barreaux semble la principale stratégie du gouvernement pour résoudre le " problème tzigane ", avec les brigades de travail obligatoire, instaurées à l'été 2011. Certains maires prennent un malin plaisir à convoquer les allocataires sociaux quand ceux-ci viennent justement de dénicher ailleurs un petit boulot au noir. Et l'étau se resserre, poussant les malheureux vers une fuite hasardeuse. Chaque jour, à Budapest, des dizaines de Roms demandent un visa pour le Canada. A Farkaslyuk, bourgade de 1 700 habitants, trois familles sont déjà parties là-bas, après avoir tout vendu.Si la police te prend à ramasser du bois mort, c'est 3 000 forints d'amende. Mais si tu as coupé une branche d'un arbre, ça coûte dix fois plus ", résume Katalyn Kiss, voisine des Dino. Chez elle, quatre adultes et un enfant - sa dernière fille, car elle a dû donner les cinq aînés en adoption - doivent se nourrir avec moins de 180 euros d'allocations, tout compris. Chaque mois, ils achètent dix kilos de farine et cinq litres d'huile pour faire le vakaro, la galette des pauvres. " Nous avons tous voté Orban, il nous avait tant promis ! ", lâche avec rage Ilona, la belle-soeur de Katalyn. " Mais tout a empiré, les gens se volent les uns les autres, et ce sera de pire en pire. J'en connais qui vendent les vêtements de leurs gosses pour un demi-sac de farine. " Les derniers sondages révèlent que le parti d'Orban, le Fidesz, qui avait remporté 53 % des suffrages en 2010, a perdu en moins de deux ans la moitié de ses électeurs, surtout en province. Beaucoup, comme Ilona, disent qu'ils n'iront plus voter. En tout cas, pas pour Orban.
Il existe pourtant une Hongrie moins mal lotie, qui garde sa confiance au premier ministre. La ville de Debrecen, dans la vaste plaine qui borde la Roumanie, est une forteresse du Fidesz. " Nous n'avons jamais fait moins de 65 % des voix ", contre 14 % pour le Jobbik en 2010, se félicite le maire, Lajos Kosa, 47 ans, trois fois réélu depuis 1998. L'un de ses projets phares est la construction d'un nouveau stade de football, sport favori du premier ministre, où s'illustre le club de Debrecen. Peu importe que la ville croule sous les dettes, elle a une réputation à soutenir. Dès le xvie siècle, elle était la " Rome calviniste ", rappelle l'évêque Gusztav Bölcskeï, primat de l'Eglise réformée, à laquelle appartiennent nombre de personnalités du Fidesz, à commencer par Viktor Orban, et dont l'influence s'étend aux minorités hongroises de la région, de la Croatie à l'Ukraine.
Debrecen est l'antithèse puritaine de Budapest, ville catholique et juive qui s'est épanouie à l'âge industriel. Mais elle est pionnière d'une autre modernité, celle de la liberté de conscience et de l'éducation intellectuelle. " Ce fut une révolution culturelle ", souligne Mgr Bölcskeï. Dans le palais épiscopal, un tableau commémore le désastre de la bataille de Mohacs, remportée en 1526 par les Ottomans. Ou plutôt perdue par une noblesse magyare engoncée dans ses armures, incapable de coopérer avec des fantassins qu'elle méprisait. Quelque 12 000 Hongrois y furent décapités au cimeterre, plus de 100 000 emmenés en esclavage. Cette défaite a porté le coup de grâce au pouvoir médiéval et ouvert la voie à la Réforme, qui s'est répandue très vite en Hongrie, surtout en Transylvanie.
Au coeur de Debrecen, le temple calviniste semble une vigie hautaine, adossée au Collège réformé, fondé en 1538, dont la renommée, en théologie, en droit, en médecine, rayonnait jusqu'à Genève et Edimbourg. " Une grande université, de petites maisons modestes : telle était alors Debrecen, la ville la plus riche de Hongrie, raconte l'évêque. On investissait dans l'éducation et les fils de pauvres, à l'école, étaient traités en égaux des riches. " Sous le joug ottoman comme sous celui des Habsbourg, le nationalisme hongrois s'est réfugié à Debrecen : c'est dans son temple que fut proclamée, lors de la révolution de 1848, l'indépendance du pays, vite écrasée par les troupes autrichiennes. Aujourd'hui encore, on s'y méfie des pressions extérieures, qu'elles viennent de la Commission européenne ou du FMI.
Mais si Debrecen - 250 000 habitants avec les étudiants - est le deuxième pôle économique du pays, c'est qu'elle a su attirer des entreprises performantes, grâce à une politique fiscale sur laquelle M. Kosa se montre peu disert, préférant vanter la nouvelle Constitution hongroise, qui " protège la vie dès la conception ". Ce n'est pourtant pas la rigueur morale qui a décidé à investir ici la firme israélienne Teva, en pointe dans le secteur des médicaments génériques, ou l'américaine National Instruments, leader des instruments de mesure industrielle, suivant des programmes conçus à Austin, au Texas.
" Nous exportons 99,5 % de la production, et Austin est très content de nous ", assure son directeur, Laszlo Abraham. Architecture transparente, système élaboré de motivation des salariés, recrutement grâce à une université publique de plus en plus axée sur les sciences appliquées : l'entreprise est le visage d'une Hongrie qui se soucie moins de démocratie politique que de la qualité de l'enseignement. " Nous avons des contrats de recherche avec une cinquantaine d'autres universités dans le monde ", souligne le recteur de Debrecen, le chimiste Istvan Fabian.
Mais la Hongrie s'est mise à bouger, émergeant d'un sommeil qui a parfois engendré des monstres au cours de son histoire, partagée entre ses désirs de liberté et ses pulsions autoritaires. " C'est un moment, dit M. Bölcskeï, où nous aurions bien besoin de ce qu'on appelle la raison protestante. " Comme en écho à sa remarque inquiète, Zoltan, l'ouvrier à Ozd, se demande ce qui se passerait " si nous tous, les perdants, nous allions marcher à Budapest ".
Retrouvez un dossier spécial sur la Hongrie de Viktor Orban dans le supplément " Géo&Politique ", du Monde daté dimanche 5-lundi 6 février.Monde