par Margarita Antidze et Steve Gutterman
TBILISSI (Reuters) - Les élections législatives qui ont lieu lundi en Géorgie dans un climat de tension né d'un scandale autour de tortures en prison constituent un test capital pour le président Mikheïl Saakachvili après près d'une décennie au pouvoir.
Le président géorgien, porté à la tête de l'ancienne république soviétique par la révolution des roses de l'hiver 2003, espère pouvoir contenir l'avancée de la coalition du milliardaire Bidzina Ivanichvili.
En août, un sondage réalisé par un institut américain créditait le parti du président, le Mouvement national uni (MNU), de 37% des intentions de vote, loin devant les 12% du Rêve géorgien, l'alliance de six partis de Bidzina Ivanichvili.
Mais la diffusion à la mi-septembre d'une vidéo montrant des sévices infligés à des détenus dans une prison de Tbilissi et qui a fait descendre des milliers de personnes dans les rues a pu modifier la donne et influencer les quatre électeurs sur dix qui se déclaraient encore indécis le mois précédent.
Bidzina Ivanichvili, 56 ans, dont la fortune estimée à 6,4 milliards de dollars représente pratiquement la moitié du produit intérieur brut de la Géorgie, espère profiter de la mobilisation et des manifestations qui ont suivi le scandale.
"Nous remplacerons le gouvernement aujourd'hui pour la première fois par le biais des urnes", a-t-il déclaré lundi, soulignant qu'il s'agirait d'une première depuis l'effondrement de l'URSS.
Le MNU détient 119 des 150 sièges dans l'assemblée sortante.
"CONTRE LA VIOLENCE"
Les Géorgiens, qui votent depuis 04h00 GMT, semblent motivés par ce scrutin. Devant plusieurs bureaux de vote de Tbilissi, un journaliste de Reuters a pu observer de longues files d'attente.
Natela Jorjolia, 68 ans, rencontrée devant un bureau de vote situé dans une école de Tbilissi, votera pour le Rêve géorgien.
"Je vote contre la violence et les mauvais traitements. Comment pourrais-je faire autrement après ce que nous avons vu à la télé ?", s'interroge-t-elle.
Le Rêve géorgien a dénoncé lundi un vote émaillé d'incidents et de violence. Le parti dit qu'un membre de la coalition a été attaqué dans l'enceinte d'une commission électorale à Tbilissi. L'assaillant lui aurait cassé la jambe à l'aide d'une batte de baseball. Selon la Commission centrale des élections, le dirigeant d'un bureau de vote situé dans la ville de Toustavi a été blessé dans une attaque distincte, mais dans l'ensemble l'élection se déroule dans "un environnement calme".
"Au-delà d'une lutte pour le Parlement, ce scrutin est aussi une élection fantôme pour la direction du pays et marque un tournant pour la Géorgie", estime Thomas de Waal, expert du Caucase au Carnegie Endowment for International Peace, un groupe de recherche basé à Washington.
Le scandale va "dans le sens du discours de l'opposition, selon laquelle le gouvernement a construit une façade qui cache des réalités désagréables et ne parvient à améliorer l'existence des citoyens ordinaires", ajoute-t-il.
Après avoir voté accompagné de son épouse néerlandaise et de leur fils, Mikheïl Saakachvili, 44 ans, a souligné l'importance du scrutin : "Le sort de notre pays se décide aujourd'hui (...) (Il aura) non seulement des conséquences sur ce pays mais aussi sur ce qui arrivera au rêve européen, sur ce qui arrivera à l'idée de démocratie, à l'idée des réformes dans cette partie du monde", a dit le chef de l'Etat.
"LES HEURES DE CE RÉGIME SONT COMPTÉES"
Le président géorgien, qui a fait de l'ancrage à l'Ouest la priorité de sa politique extérieure et a livré un bref conflit armé contre la Russie en août 2008, doit démissionner en 2013.
Une réforme constitutionnelle entrera alors en vigueur, réduisant le rôle du chef de l'Etat et renforçant parallèlement les prérogatives du Parlement et du Premier ministre.
Une solide performance du MNU dans les urnes pourrait donc donner à Saakachvili un moyen de rester aux responsabilités d'un pays de 4,5 millions d'habitants situé sur les voies d'acheminement de pétrole et de gaz vers les pays occidentaux.
Face au Mouvement national uni se dresse le Rêve géorgien de Bidzina Ivanichvili, qui a centré sa campagne contre ce qu'il appelle le "système Saakachvili" et la dérive antidémocratique.
Les opposants reprochent également au président géorgien la brève guerre de l'été 2008 contre la Russie, qui a exacerbé les séparatismes en Abkhazie et en Ossétie du Sud, désormais reconnues comme entités indépendantes par Moscou et plusieurs autres capitales.
"Ce régime ne peut pas être le moteur de notre pays, ce système doit s'effondrer", a dit Bidzina samedi à Tbilissi devant plusieurs dizaines de milliers de partisans, ajoutant : "Les heures de ce régime sont désormais comptées."
Henri-Pierre André, Danielle Rouquié et Agathe Machecourt pour le service français, édité par Gilles Trequesser
