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Les mauvais calculs d'Henri Proglio

Les mauvais calculs d'Henri Proglio

LEMONDE | 01.03.12 | 16h34   •  Mis à jour le 01.03.12 | 17h49

 

Henri Proglio apparait au côté de Eric Besson, le 9 février, à Fessenheim.

Henri Proglio apparait au côté de Eric Besson, le 9 février, à Fessenheim.AFP/LIONEL BONAVENTURE

Je me suis installé ici pour l'éternité, et l'éternité n'existe pas." Dans la salle à manger d'EDF, l'entreprise publique qu'il préside depuis fin 2009, Henri Proglio, poignée de main écrasante, sourcil froncé au-dessus d'yeux vifs et perçants, balaie d'une main les critiques lâchées à son sujet par François Hollande. De l'autre, avec la même moue, il écarte l'agacement rapporté de Nicolas Sarkozy après le désastreux feuilleton des jours derniers : ce putsch raté que Jean-Louis Borloo et lui préparaient ensemble pour porter l'ancien ministre de l'écologie à la tête de Veolia - avec, croyaient-ils, la bénédiction du chef de l'Etat.

Antoine Frérot a momentanément sauvé sa peau, mais Henri Proglio n'a pas désarmé. "Je lui avais confié ce que j'avais de plus cher", ressasse-t-il à l'envi. Ce qu'il reproche à ce dauphin qu'il avait choisi pour lui succéder à la tête de Veolia ? D'afficher les 15 milliards d'euros de dettes d'une entreprise dont il a fait le leader mondial des services à l'environnement, et de salir son bilan. De remettre en cause sa stratégie d'acquisitions à l'étranger. De vendre certaines activités, comme la branche transports, si patiemment bâtie. D'autres choses aussi, on le devine. Des cachotteries, des initiatives vécues comme des trahisons. Assez en tout cas pour que le divorce d'amitié soit consommé, et que Proglio se soit mis dans l'idée de débarquer Frérot, comptabilisant méthodiquement ses soutiens au conseil d'administration de Veolia, dont il reste membre. Une opération menée de manière trop voyante et trop précoce, à près de trois mois d'une élection dont il craint les conséquences.

Nicolas Sarkozy, François Hollande. Henri Proglio a connu meilleur casting pour une présidentielle. Il a beau mépriser les petits jeux partisans et "sécher" depuis six ans les dîners du Siècle, rendez-vous prisés de l'establishment, il est un patron politique. Il connaît les élus de chaque ville, de chaque conseil général. Les ministres ont toujours trouvé chez Veolia, après une défaite électorale, un asile pour leurs conseillers, quel que soit leur camp. Mais son ami de quarante ans, c'était Dominique Strauss-Kahn. Le seul à gauche qu'il rêvait de voir à l'Elysée. Celui qu'il a appelé la veille de sa garde à vue à Lille, dans l'affaire du Carlton, pour lui dire qu'il pensait à lui.

A HEC, au début des années 1970, "Henri", étudiant niçois, proche de la droite musclée, avait commencé par se bagarrer avec le jeune "Dominique". Mais lorsqu'en 1999, empêtré dans l'affaire de la MNEF, DSK a dû démissionner du ministère des finances, c'est l'ami Proglio qui a fourni aux juges le témoignage qui devait contribuer à l'innocenter. Olivier Spithakis, l'ancien directeur général de la MNEF, est d'ailleurs resté proche de DSK et de Proglio. Longtemps exilé à Barcelone, il a conseillé une société bien connue des Corses qui exploite des machines à sous. Aujourd'hui, il travaille pour... EDF Energies nouvelles, dirigée depuis janvier par le banquier Antoine Cahuzac, frère de Jérôme, président socialiste de la commission des finances de l'Assemblée nationale.

Avec François Hollande, en revanche, les relations ne sont pas au beau fixe. Le 8 novembre dernier, les deux hommes ont bien déjeuné ensemble. Mais le lendemain, en ouvrant Le Parisien, le candidat socialiste est tombé des nues. Le PDG d'EDF y expliquait que l'abandon du nucléaire mettrait en péril "un million d'emplois" et coûterait entre "0,5 et 1 point" de PIB. La veille, autour de la table, son convive ne l'avait à aucun moment prévenu de cette attaque implicite contre l'accord que le PS se préparait à sceller avec les écologistes. Ce jour-là, devant ses proches, François Hollande tranche : "Après ces mots, il ne pourra pas mettre en oeuvre la politique énergétique de la gauche." Ce que Manuel Valls, porte-parole du candidat, traduit aux journalistes : "Proglio, on ne pourra pas le garder."

L'imbroglio Borloo a aussi fâché le patron d'EDF avec la droite. "Jean-Louis s'est mis dans la tête de diriger une grande entreprise. Tu l'imagines ! Mais il m'emm..." a pesté, dès le début février, le président devant Hervé Morin - ce vieux rival de Jean-Louis Borloo - qui venait lui annoncer son retrait de la course à la présidentielle. Il l'emmerde, effectivement. Car ses ambitions patronales "fuitent" au moment précis où le candidat se lance en campagne, défendant le "peuple contre les élites". La presse assure que l'Elysée est derrière cette manoeuvre qui fait aussitôt chuter l'action EDF et paniquer le CAC 40. "Borloo n'a pas besoin de moi pour voir Proglio !, s'est agacé Nicolas Sarkozy. J'ai refusé la Caisse des dépôts et consignations à mon ami Xavier Musca, ce n'est pas pour me mêler d'en placer un dans le privé !"

Entre Henri Proglio et Nicolas Sarkozy, le climat a toujours été orageux. L'ex-patron de Veolia est avant tout un chiraquien. Un pur, un affectif, un fidèle. Il est de ceux qui connurent le "Jacques" de la mairie de Paris, lorsque ce dernier rassemblait ses forces et préparait son trésor de guerre, avant de partir à la conquête de l'Elysée. Si la Caisse des dépôts est entrée en 2000 au capital de Veolia, comme le souhaitait Henri Proglio, c'est grâce à Jacques Chirac. Il y a encore quinze jours, le patron d'EDF conviait l'ancien président à déjeuner au siège de l'entreprise.

Henri Proglio, en revanche, n'a jamais été un intime de Nicolas Sarkozy. S'il a été immortalisé sur l'unique photo de la soirée du Fouquet's, le 6 mai 2007, c'est un mauvais hasard : il n'était passé que brièvement fêter la victoire, tard dans la nuit, à l'invitation pressante de Rachida Dati. Aujourd'hui, les rencontres entre le chef de l'Etat et le patron mêlent toujours une brutalité de façade à un brin d'hystérie. "Avec toi, c'est une demi-heure on s'engueule, une demi-heure on s'aime", finit toujours par lancer Proglio. "Putain, tu charries !", répond en général le président. Et Proglio : "Je charrie pas, je résume."

C'est comme ça, façon Tontons flingueurs, que parle en privé le patron d'EDF. Sans distinction de grade ni de rang. Ce fils d'un marchand des quatre saisons d'Antibes aime ces relations viriles où on s'"embrasse" comme, au choix, à l'Estaque, ou dans les loges maçonniques. Chez Alexandre Guérini, il admire la façon de "tenir" Marseille, dans l'ombre de son frère Jean-Noël, président du conseil général des Bouches-du-Rhône, et son habileté en affaires : en revendant deux de ses sociétés de déchets à la Compagnie générale des eaux (CGE) où officiait naguère Proglio, Alexandre Guérini, l'enfant du quartier du Panier est devenu riche à vie. Lorsqu'ils se retrouvent, ils reprennent leurs bonnes blagues, comme cette devinette d'un élu du Vieux Port à un ministre : "Vous savez à quoi on reconnaît une ânesse en chaleur ? Non ? Alors vous êtes plus con qu'un âne !"

Pourquoi avoir choisi Jean-Louis Borloo pour Veolia ? De l'élu de Valenciennes, de l'ancien ministre, Henri Proglio a aimé d'emblée le côté chiffonné, cheveu en bataille, capable de débarquer un matin, rue d'Anjou, dans son bureau de la CGE, pour lui parler d'"un copain commun dans la merde". Ensuite, il a apprécié les conseils d'avocat d'affaires et l'entregent politique. Amitié et échange de bons procédés. La fille de Jean-Louis Borloo, Pauline, a travaillé pour Veolia en Chine, puis à Hongkong. Et c'est Jean-Louis Borloo, alors ministre de l'écologie qui, en 2009, avec Claude Guéant, a insisté pour que Pierre Gadonneix ne rempile pas à la tête d'EDF et soit remplacé par Henri Proglio.

Jean-Louis Borloo n'a jamais dirigé une entreprise. Il est souvent trop bavard et imprévisible. Mais il y a urgence : Antoine Frérot, le dauphin, inquiète chaque jour davantage son ancien mentor. De l'avenue de Wagram, siège d'EDF, Proglio a toujours jeté un oeil discret sur l'avenue Kléber, siège de Veolia. "Il a cru que Frérot allait rester son Medvedev", décrypte un cadre.

Antoine Frérot a en effet longtemps fait partie de cette petite confrérie d'initiés qui tourne autour de Proglio. On y compte François Roussely, président d'EDF jusqu'en 2004, et le désormais réputé Alexandre Djouhri. Un homme d'affaires à la réputation sulfureuse qui réfute l'étiquette d'intermédiaire, proche de Claude Guéant et d'Henri Proglio, mais aussi de Serge Dassault et de Dominique de Villepin - à qui Veolia signa un lucratif contrat d'avocat en pleine affaire Clearstream.

Tous avaient tenté de pousser Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et l'égalité des chances et homme d'affaires, à la tête d'Areva, en mars 2010, avant de renoncer : le conseiller des milieux d'affaires Alain Minc et le commissaire général à l'investissement René Ricol, indignés, avaient fait capoter l'opération. Anne Lauvergeon était restée en poste, mais elle a cru à nouveau voir la main de cette très puissante amicale dans son départ d'Areva... Au point d'évoquer, en tête-à-tête avec Nicolas Sarkozy, une sorte de "loge P2 à la française".

Exagéré, sans doute. Mais Henri Proglio, patron énergique et doué, galvaniseur d'entreprise, n'aime pas qu'on lui manque. Lorsqu'il y a quelques mois, il a compris qu'Antoine Frérot lui échappait, cet homme secret, que certains décrivent comme volontiers parano, a passé en revue tout l'arsenal des guerres modernes : communication, lobbying, "intelligence économique", comme on dit pudiquement dans ces entreprises stratégiques. Désormais, il faut choisir. Stéphane Fouks, patron d'Euro RSCG, et Laurent Obadia, l'un de ses communicants, cumulaient des contrats de conseils avec EDF et Veolia ? Au premier, désormais, le soin de conseiller Proglio ; au second, Frérot. EDF ou Veolia : les sociétés de sécurité, murmure-t-on, ont dû, elles, choisir leur camp. Et Djhouri lui-même serait tiraillé.

Avec Bernard Squarcini, le patron du contre-espionnage français, la ligne, en revanche, n'est pas coupée. Les deux hommes se sont encore retrouvés il y a quelques jours place Beauvau, au ministère de l'intérieur, à l'occasion de la remise de l'insigne de l'ordre du Mérite à la chef du cabinet de Claude Guéant. Henri Proglio était à son aise au milieu de la crème des policiers. Mais de quel secours seront, au lendemain de la présidentielle, ces calculs et ces liens tissés au sommet de l'Etat ?

Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin

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