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Pour les petites entreprises, l’histoire est entendue : le principal responsable de la crise est le gouvernement fédéral et la multiplication des contraintes réglementaires. Le graphique ci-dessous est tiré d’une enquête auprès des petites et moyennes entreprises. La question posée est simple : "quel est, selon vous, le problème économique le plus important".
Alors qu’après Lehman Brothers (septembre 2008), ce sont surtout les ventes atones qui ont préoccupé les entrepreneurs, la paperasserie - ou "red tape" - devient progressivement leur principal souci. Sans surprise (taux de chômage à 8,1 %, en baisse uniquement car de plus en plus d’individus découragés quittent le marché de l’emploi), le coût du travail n’est pas un sujet de préoccupation.
L’argument réglementaire a été utilisé par de nombreux économistes et politiciens pour tenter d’expliquer la lenteur de la reprise. En cause : l’Obamacare, la réforme Dodd-Frank sur le secteur financier et bancaire, les contraintes environnementales. Toutes juguleraient l’"esprit animal" des entrepreneurs.
Il serait trop facile de nier les résultats de l’enquête et faire du mauvais Krugman en décrétant que le problème principal des Etats-Unis est un manque de demande agrégée. C’est probablement vrai, mais il y a un autre aspect sur lequel il faut insister : la distribution du revenu.
La très forte hausse de l’endettement des ménages américains au cours des décennies 1990 et 2000 a sans nul doute plusieurs causes, mais l’une m’apparaît essentielle : cacher la misère, maintenir coûte que coûte le niveau de consommation face à la stagnation des revenus.
Corrigé de l’inflation, le salaire médian (qui sépare une population en deux parties égales) des ménages américains s’établissait en 2010 au même niveau qu’en 1997, soit 50 000 dollars par an. Dans le même temps, l’écart entre les riches et les pauvres ne cessait de se creuser. Comme on l’observe ci-dessous, la hausse de l’endettement des ménages est concomitante de l’accroissement des inégalités (plus le coefficient de Gini est élevé, plus les inégalités sont marquées).
La principale critique que l'on peut formuler contre l’usage du coefficient de Gini comme indicateur du niveau des inégalités est son caractère statique. Il ne donne en effet aucune information sur la mobilité (salariale, de richesse…) des individus, ni sur l’éventuelle dynamique inégalitaire : si les inégalités sont marquées mais que la mobilité salariale des individus est forte, la société peut s’en tirer à bon compte. Si, en revanche, la mobilité est restreinte, la "trappe" à inégalités devient socialement intenable.
Malheureusement, pour une proportion croissante de la population, la rémunération des dix premières années conditionne celle du reste de la carrière. À cela s’ajoute une réduction de la mobilité intergénérationnelle : la part des Américains dont le revenu est expliqué par celui de leur père est passée de 10 % en 1980 à 33 % en 2000.
La mobilité géographique, qui fut parfois un moyen de lisser les revenus sur le territoire, est également en berne. La baisse est structurelle, son déclin a été entamé il y a plus de trois décennies. C’est la raison pour laquelle on ne peut pas attribuer au seul "house lock" (individus coincés chez eux en raison de leur surendettement hypothécaire) la baisse de la mobilité géographique. En outre, les migrations on plutôt tendance à augmenter dans les périodes fastes : à ce titre, le phénomène décrit dans Les Raisins de la colère de Steinbeck possède un caractère plus exceptionnel qu’illustratif.
L’endettement est donc en partie un symptôme du creusement des inégalités. Les causes sont à rechercher, entre autres, dans l’insuffisante progressivité de l’impôt, la trop maigre réévaluation du salaire minimum, les modes de rémunération indexée sur la performance des entreprises, l’inadéquation de la main d’œuvre aux emplois et à la polarisation du marché de l’emploi. Ce point est déterminant.
On évoque souvent une "reprise sans emploi". L'expression est inexacte :
1. D’une part, il s’agit surtout d'une reprise (trop) lente, car le lien entre PIB et emploi n’a pas fondamentalement été altéré depuis les années 1990. En revanche, le comportement des entreprises est devenu bien plus conservateur, avec une priorité donnée au profit particulièrement visible lors des dernières phases de reprise (flèches oranges).
2. D’autre part, il s’agit de reprise sans "emploi du milieu". Depuis plusieurs décennies, le marché du travail américain s'est en effet polarisé. Les emplois "du milieu" sont en repli constant. Il s’agit principalement d’emplois routiniers associés à des qualifications moyennes, c'est-à-dire ceux qui ont le plus souffert des délocalisations et de l’émergence d’une économie "iPod" : économie où les seules activités de ventes au détail (faibles salaires et qualifications), de marketing et de recherche et développement (bons salaires et compétences vivement recherchées) restent sur le territoire américain.
En phase de reprise, la demande d’emploi non qualifié n’entraîne aucune hausse des salaires. Quant a celle des très qualifiés, elle se heurte assez vite à l’insuffisance de personnes très diplômées, un problème d’offre qui se traduit par des hausse de salaires.
C’est ce problème d’appariement, de décalage entre qualifications qui explique aussi l’émergence d’un chômage structurel aux Etats-Unis.
Résumons :
Côté entreprise, la part des profits est à un plus haut historique. Côté ménages, c’est la consommation qui reste à un plus haut, en proportion du PIB, alors que ces mêmes ménages se désendettent ! Dans le même temps, la part des salaires dans le PIB a atteint un plus bas depuis l’après-guerre alors que les entreprises disposent de liquidités bien supérieures à leur investissement (voir le graphique ci-dessus).
L’investissement a bien rebondi, mais il est inférieur à son pic de 2008. Qui plus est, il est surtout dynamique dans ses composantes informatiques, un capital qui se substitue au facteur travail, plus qu’il ne le complète.
On peut toujours penser que ce sont surtout les grandes entreprises qui disposent de ces liquidités. Mais à regarder de plus près l’enquête NIFB (premier graphique), l’accès au crédit est loin d’être le problème numéro un.
S’il doit y avoir de nouveau récession, ce sera à cause de salaires trop faibles, d’entreprises trop prudentes. Car avec des transferts publics à un plus haut historique (+ 3 points de PIB depuis le début de la crise, une hausse expliquée par des facteurs démographiques, mais aussi par la longueur du chômage), il est peu probable que, à quelques mois de la fameuse "falaise fiscale" (menace d'une hausse d’impôt et d'un recul des dépenses publiques qui pourrait coûter 4 points de PIB si le nouveau Congrès et le futur président n’arrivent pas a se mettre d’accord), la dépense publique ne puisse contribuer, au mieux, que de manière légèrement négative à la croissance.
Evariste Lefeuvre, Chief economist Amériques, Natixis New York, Auteur de La Renaissance americaine, à paraître aux éditions Leo Scheer.