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Simone de Beauvoir, la Journée des femmes : la femme n'est pas une catégorie à part

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Simone de Beauvoir et la Journée des femmes : la femme n'est pas une catégorie à part
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<time class="date-post" datetime="2013-03-09T09:53:05" itemprop="dateModified">Modifié le 09-03-2013 à 09h53</time>

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LE PLUS. "On ne naît pas femme, on le devient", écrivait Simone de Beauvoir dans "Le Deuxième sexe". En cette journée internationale des droits des femmes, notre contributeur a souhaité revenir sur cette célèbre phrase, devenue un slogan pour de nombreuses et nombreux féministes. À ses yeux, elle fait à tort des femmes une catégorie à part.
 

Édité par Rozenn Le Carboulec  Auteur parrainé par Amandine Schmitt

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en février 1967 (DALMAS/SIPA)

Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en février 1967 (DALMAS/SIPA) 

 

On naît femme et on devient une personne. L’idée que Simone de Beauvoir présente dans "Le Deuxième sexe" – "on ne naît pas femme, on le devient" – se veut spécifique aux femmes. Or, elle s’étend, en toute logique, à toute caractéristique humaine.

 

On ne naît pas homme, on le devient. On ne naît pas humain, on le devient. On ne naît pas garçon de café, on le devient. On ne naît pas timide, ouvert, humble ou orgueilleux, on le devient. On ne naît pas noir, blanc ou peau-rouge, on le devient. Il serait ainsi possible de décliner toutes les qualités qui font qu’un être humain est un être humain. Reste posée la question des qualités innées et des qualités acquises.

 

Prenons l’exemple d’une personne handicapée de naissance. D’un côté, il est impossible de dire, en ce cas "on ne naît pas handicapé". D’un autre, la façon dont on traite, assume et vit son handicap fait, non pas que l’on devient une personne handicapée, mais que l’on devient une certaine personne handicapée. Tout comme toute personne, femme ou homme, devient une certaine femme ou un certain homme.

 

Une théorie qui reprend celle de Sartre

 

La théorie de Simone de Beauvoir est postérieure à celle de Sartre, pour qui il n’y a pas de nature humaine. L’homme n’a pas d’essence prédéterminée : "L’existence précède l’essence". Il n’est rien et il a à devenir quelqu’un selon le choix qu’il doit faire de lui-même, auquel il n’échappe pas : "L’homme est condamné à être libre".

 

Curieux comportement intellectuel, dès lors, d’une Simone de Beauvoir qui, revendiquant la liberté de la femme à se choisir elle-même, le fait dans une reprise féminine – féministe… – d’un principe énoncé par un homme – son compagnon – et dans l’ambiguïté habituelle qui, lexicalement parlant, semble parfois jouer sur la confusion entre "Homme" et "homme", et réduire le premier au second. Autrement dit : comment l’émancipation de la femme pourrait-elle se construire sur l’idée selon laquelle nous serions condamnés, forcés à choisir qui nous sommes, idée qui, de surcroît, provient d’un homme ?

 

Oui, certains hommes sont des prédateurs et certaines femmes les victimes de ces prédateurs. Simone de Beauvoir le dit en d’autres termes dans une tendance généralisante à peine sous-entendue. Mais faut-il pour autant voir en toute femme une victime potentielle, et en tout homme un prédateur possible ? S’il n’y a pas de nature humaine, alors, rien ne prédestine telle femme ou tel homme à avoir tel profil, comme une fatalité.

 

Si, comme le dit Simone de Beauvoir, la femme a longtemps été et est encore l’objet de l’homme, et que sa philosophie consiste à dire que l’on se choisit, que l’on devient femme, faudrait-il en conclure que la femme violée s’est choisie femme violée, que la femme battue s’est choisie femme battue, que la femme exploitée s’est choisie femme exploitée ? Il y a, dans les implications de cette conception de l’être humain, quelque chose d’illogique et, finalement, de profondément déterministe et "masculin".

 

L'homme et la femme ne font qu'un en terme de personne

 

Ne serait-ce pas le fait de considérer tout être humain comme, justement, un humain en général, appartenant à un genre ne faisant qu’un, qui démontrerait le mieux le respect qui lui est dû ?

 

Pour Ricœur, "quelque chose est dû à l’être humain du fait qu’il est humain". La raison ? La raison naturelle, universelle des penseurs de l’époque moderne ? Tout être humain, femme et homme, a une raison. Certes, mais un problème se pose pour celle ou celui qui a perdu sa raison, la personne dans le coma ou la personne démente. Or, celle ou celui qui n’a plus sa raison, est-elle ou est-il pour autant exclue de l’humanité ? Certes non.

 

Dès lors, qu’est-ce qui est "dû à l’être humain du fait qu’il est humain" ? Le respect de sa dignité. Cette dignité est une. Elle vaut pour la femme, l’homme, l’enfant, le fœtus, le malade dans le coma, le cadavre humain, les morts et les générations à venir. Et de même que J. F. Kennedy déclarait "Ich bin ein Berliner" (Je suis un Berlinois), tout homme pourrait dire, en quelque sorte : "Je suis une femme". Après tout, la grammaire oblige bien la femme à dire qu'elle est un Homme.

 

Disons que, si la journée de la femme doit servir à quelque chose, ce ne doit pas être, me semble-t-il, pour montrer la femme comme une catégorie à part, ainsi que l’homme, mais au contraire pour montrer que les deux ne font qu’un en terme de personne.

 

Au fond, si journée il doit y avoir, ce devrait être celle de la personne. Commençons dès lors par réformer une partie de notre langage et changer le mot par lequel nous nommons l’Homme, c’est-à-dire l’homme. Et cesser de se sentir obligé, comme je l’ai fait plus haut, de dire "elle" avant "lui" et "celle" avant "celui".

 

Le respect de la dignité de la personne valable pour tous

 

L’"être humain" est trop long, "l’humain" trop court. Et en attendant de réformer un langage qui, effectivement, a construit "Homme" et "humain" sur une équivocité probablement machiste, l’usage du mot "personne" est un bon concept. Un mot féminin, en plus (les femmes adorent souvent chez l’homme un brin de féminité, alors autant en profiter…). Et, par opposition à l’"individu", qui désigne quelqu’un d’interchangeable dans une sorte de numérotation souvent méprisante, la "personne" est marquée par un impératif : le respect de sa dignité propre qui, en même temps, valant pour toute personne, est universelle.

 

Le respect de la dignité de la personne passe par la reconnaissance de droits naturels, à commencer le droit de disposer de sa propre personne. C’est ainsi que la journée de la femme constitue aussi la journée des droits de la femme. Mais alors le questionnement philosophique classique revient à la charge : la femme est-elle une et les femmes ont-elles besoin des mêmes droits ?

 

Si on ne naît pas femme – il n’y aurait pas de détermination féminine qui serait naturelle et biologique – mais qu’on le devient, alors toutes les femmes deviennent-elles toutes les mêmes femmes, avec les mêmes besoins en terme de droit ? Cette question s’est posée pour l’Homme et les Droits de l’Homme – dont on a dit qu’ils étaient surtout ceux de l’homme – : l’homme est-il un et ont-ils tous besoin des même droits ?

 

Pour conclure, je suis d’accord avec Laura-Maï Gaveriaux et son concept d’"injonction identitaire". On ne force pas une personne à être ce qu’elle devrait être. Et à sectionner l’humanité en journées où chacun revendique un intérêt particulier au nom d’un caractéristique particulière, nous finirons tous par cultiver un jardin personnel entouré de quatre murs.

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