
Stéphane Hessel dans le jardin du ministère des Affaires étrangères, le 27 juin 2012 (NIVIERE/SIPA).
Stéphane Hessel avait su adjoindre, au classique droit de résistance, son motif, l’indignation. Pas cette indignation bourgeoise, morale, de principe, qui juge, mais cette indignation humaine, qui constate.
Pas cette indignation qui impose un dogme de la révolte et finit par engendrer de nouvelles tragédies, mais une indignation exprimant un désir de révolte, qui en montre autant la réalité chez les autres – les indignés de Wall Street – qu’une l’idée ayant mûri en soi. Une idée construite sur une expérience de résistant.
Passion de l’indignation et exigence de sagesse
Le désir de révolte, l’indignation et la résistance : les trois concepts clé de la philosophie de Stéphane Hessel, une philosophie en acte. Désir, car la révolte n’a que rarement les moyens d’aller jusqu’au bout d'elle-même. L’histoire nous le montre. Et l’indignation a toujours besoin d’être rationalisée. Elle reste donc souvent un peu frustrée. Stéphane Hessel a trouvé le moyen terme, la juste mesure entre la passion de l’indignation et l’exigence de sagesse : résister. Résister, c’est-à-dire refuser fermement l’injustice sans en créer d’autres soi-même. Mais l’indignation reste un moteur. Une bonne énergie.
Stéphane Hessel est, en quelque sorte, le représentant de notre protest philosophy, pour revisiter l’expression "protest song". Car sa voix était celle d’une insurrection douce, une voix douce comme un chant à la Dylan, à la Neil Young, à la Tracy Chapman. Douce dans la forme, mais forte et déterminée dans le message.
De façon plus générale, Stéphane Hessel entre dans le Panthéon des pacifistes, pacifiste à la française, par ailleurs athée mais ouvert, géographiquement et culturellement entre la religiosité d’un Martin Luther King et celle d’un Gandhi. Un Martin Luther King appelant au non-respect des lois ségrégationnistes et demandant aux hommes noirs d’occuper les espaces réglementairement réservés aux Blancs.
Un Gandhi et ses célèbres phrases : "Œil pour œil et le monde finira aveugle", "Il y a beaucoup de causes pour lesquelles je suis prêt à mourir mais aucune cause pour laquelle je suis prêt à tuer", combattant pacifique, non-violent, indépendant face la colonisation. Les causes de Stéphane Hessel auront été, entre autre, la France de l'occupation et la Palestine d’aujourd’hui.
Le refus de la résignation
De deux choses l’une. Ou bien l’on se résigne systématiquement à ce principe : "dura lex sed lex" – "la loi est dure mais c’est la loi". Il faut dès lors lui obéir les yeux fermés, que nous la considérions comme bonne ou comme mauvaise. Ou bien nous avons le droit – mais pas de droit sans devoir, dit-on… – de désobéir, même si la désobéissance, qui passe forcément par des actes concrets et légitimes, nous place dans une position d’illégalité.
Entre les deux attitudes, Stéphane Hessel a montré que le pire était l’indifférence, le non-engagement. Que ne pas choisir revenait à choisir de ne pas choisir, c’est-à-dire à faire le pire des choix, celui que l’on remet entre les mains du sort, du hasard, du destin, d’un dieu ou des autres. Le choix de la passivité est celui qui, même s’il est toujours préférable à l’action cruelle, alimente en fin de compte cette dernière.
Bref, il faut relire les livres de Stéphane Hessel. Et puis aussi revenir aux origines du devoir de résistance pacifique, du droit de désobéissance civile. Lire et relire l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 :
"Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression"
Réapprendre à construire le droit civil sur le droit naturel. Car il est naturel d’être libre. Donc naturel de ne pas se laisser soumettre. Revoir John Locke, aussi, pour nous rappeler ce qu’est la résistance à l’oppression, et Rousseau, pour nous rappeler ce qu’est la volonté générale d’un peuple normalement souverain. Et aussi qu’il est logique de ne pas obéir à un pouvoir politique qui va à l’encontre de ce pour quoi il a été désigné.
La mort d’un grand homme sage est toujours, pour les vivants, une manière de reprendre intellectuellement l’histoire à zéro. Sous couvert de philosophie.
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