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    L'incroyable Monsieur Hessel

    Créé le 27-02-2013 à 09h59 - Mis à jour à 10h00  lien

    En février 2011, Stéphane Hessel recevait "Le Nouvel Observateur" à l'occasion du succès de son livre "Indignez-vous !" et de la sortie d'"Engagez-vous !". Portrait.

     

    Stéphane Hessel, le 19 janvier 2012 à Nantes. (PATRICK KOVARIK/AFP)

    Stéphane Hessel, le 19 janvier 2012 à Nantes. (PATRICK KOVARIK/AFP)
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    En février 2011, Stéphane Hessel, mort mercredi 27 février, recevait "Le Nouvel Observateur" à l'occasion du succès de son livre "Indignez-vous !" et de la sortie d'"Engagez-vous !".

     

    Dans son petit appartement du 14e arrondissement, Stéphane Hessel reçoit avec le même sourire qu'on lui voit sur les photos des journaux. Il est devenu son propre attaché de presse. C'est lui qui sort un petit agenda de la poche de son costume, prévient qu'à déjeuner il est pris, regarde la montre plusieurs fois pendant l'entretien. Sa femme, Christiane, qu'il appelle "mon amour", se retranche dans la chambre. Lui s'installe dans le canapé en cuir usé, les poings sur ses genoux. Prêt. C'est un diplomate, qui maintient le même sourire pendant toute l'interview. Les questions lui ont été posées des centaines de fois déjà. Sa vie tient dans un discours rôdé dont il a décidé qu'il ne recèle pas de mystère puisqu'il en possède toutes les clés. Le téléphone sonne toutes les dix minutes, il décroche, décline l'invitation, s'excuse : "Mais je serai de tout coeur avec vous !" Puis reprend son récit exactement là où il l'a laissé. Comme un bagage déjà ficelé, emballé dans sa mémoire.

    Une mère libre

    C'est sa ligne depuis toujours, pas de morale. "Parce que l'inconvénient de la morale, c'est qu'elle est toujours celle des autres", dit-il. Alors il préfère avoir "une éthique, propre, animée par des valeurs fortes". La nuance est précieuse, c'est la clé de son existence, un héritage maternel. Pour le comprendre, il dit qu'il faut "nécessairement passer par elle". Helen, sa mère. D'ailleurs, étrange travail que celui du temps. Il est assis au fond de son canapé en cuir et offre à 93 ans un visage où elle apparaît. Comme si, au fil des décennies, il s'était empli des traits d'Helen. Elle surgit dans le sourire accompli de son fils. Et c'est encore elle qui a gagné le regard de cet homme, où la couleur a disparu, comme pour laisser entrer la lumière. A croire que Stéphane Hessel porte ainsi les stigmates physiques d'une vieille promesse faite à sa mère. Car Helen avait exigé de son petit Stéphane qu'il soit "heureux, pour rendre les autres heureux". Elle avait ajouté qu'il lui faudrait apprendre la modestie, que pour rendre celle-ci seyante "il faut qu'elle accompagne le succès" (1). Lui aurait décroché la lune pour cette femme qu'il n'a jamais appelée maman. S'il obtient son bac dès 15 ans, c'est d'ailleurs pour épater sa mère. Pour briller, comme Helen elle-même se l'était ordonné durant son enfance. Pour ne pas faillir.

    Née dans une famille berlinoise protestante à la fin du XIXe siècle, la petite Helen Grund grandit avec ses quatre frères et soeurs dans un cadre apparemment rigoriste et ordonné. Dans la biographie que lui consacre Marie-Françoise Peteuil (2), "Helen rapporte qu'enfant c'est toujours en trombe qu'elle gravissait les quatre étages qui la ramenaient vers l'appartement familial. Mais elle s'arrêtait brusquement, quelques marches avant d'arriver". Parce que, derrière la porte, il y a une mère, terrassée par les infidélités répétées de son mari. Et aussi la servante, avec sa fille, dont le père est aussi celui d'Helen. Ultime affront qui plonge la mère dans une folie définitive. Adultes, deux des frères et soeurs d'Helen se suicideront, alors qu'un autre deviendra fou.

    Helen sera toute sa vie comme sur un fil, un risque en quête de passion. Mais Stéphane Hessel préfère voir une Helen forte et résiliente, qui aurait tiré du modèle paternel un goût définitif pour la liberté et le bonheur. Qui ne subit pas, mais agit. C'est un "choix", et "je n'en démords pas", tranche-t-il. Helen est cette femme multiple, amoureuse du monde et de ses mouvements, amie du poète Rainer Maria Rilke, de l'auteur du "Meilleur des mondes" Aldous Huxley, du peintre Max Ernst, journaliste de mode dans les années 1920 et 1930, traductrice du "Lolita" de Nabokov à la fin de sa vie.

    En 1912, elle rencontre Franz Hessel, issu d'une famille bourgeoise juive d'origine polonaise, à Paris. Il veut l'épouser, sans l'annexer, promet de la rendre libre. Ils ont deux enfants. Stéphane a 3 ans quand son père accepte qu'Helen tombe dans les bras de son meilleur ami. Elle est amoureuse d'Henri-Pierre Roché, qui a l'habitude de tout partager avec Franz. C'est le début d'une aventure triangulaire complexe et douloureuse, que François Truffaut racontera plus tard dans "Jules et Jim". "Moi, que ma mère vive avec un autre homme, cela me convenait, dit Stéphane Hessel. Ils s'aimaient. Et mon père ne considérait pas que c'était immoral". Et surtout le jeune Hessel a cette conviction que, "de Franz, Pierre et moi, le plus aimé d'Helen c'était moi". En 1933, l'histoire se termine mal. Helen découvre que Roché s'est secrètement marié, qu'il a un fils. Elle le menace au revolver, il la boxe. Dans le manuel d'histoire-géo qu'il s'amuse alors à rédiger, Stéphane Hessel met à jour son archipel "Hesselland", dont toutes les îles portent le nom d'un membre de la famille. Et "Pedroland, celle d'Henri-Pierre Roché, disparaît, engloutie par un raz de marée".

    Le besoin de séduire

    Helen, d'abord. Stéphane Hessel dit n'avoir aimé qu'elle, "éperdument", jusqu'à son adolescence. Elle, qu'il décrit avec ses "traits d'Aphrodite, avec ses yeux bleus et ses longs cheveux blonds, sa tendresse fougueuse et son besoin de séduire". A 12 ans, il se souvient qu'Helen lui donne à lire "Corydon", d'André Gide, dans l'appartement de Roché. Elle suggère même à son fils de faire l'expérience d'une relation homosexuelle "pour bénéficier ainsi de la tendresse et de la sagesse d'un partenaire socratique". Ce qui ne le tente pas.

    Stéphane Hessel raconte un premier détachement à l'âge de 17 ans, alors qu'il rentre d'Angleterre, où il a suivi les cours de la London School of Economics. Helen lui présente une jolie jeune fille de 12 ans : "C'est de sa mère, qui a deux fois mon âge, que je tombe immédiatement amoureux". Jeanne, 34 ans, belle-soeur d'Aldous Huxley, prend en charge l'initiation amoureuse du jeune Hessel, qui dans le même temps "apprend à penser" au lycée Louis-le-Grand. "Là, je n'étais plus sous la coupe d'Helen". En 1938, à la terrasse d'un café de la rue Royale à Paris, Stéphane dit à Jeanne sa naïve joie : les accords de Munich viennent d'être signés, la guerre est évitée. A la même période, Stéphane Hessel, alors en fin de khâgne, fait la connaissance de celle qui sera l'autre "femme de sa vie", la mère de ses trois enfants. Elle s'appelle Vitia, elle est née à Petrograd dans une famille juive cultivée. Avec elle, pas de coup de foudre, mais "un lent cheminement vers l'intimité".

    En juillet 1939, le jeune couple part en Grèce. Hessel se souvient de cette nuit sous la tente, dans les ruines de l'Héraion à l'Olympie : "Est-ce cette divinité éminemment conjugale qui fit naître en nous l'idée [ ... ] de nous marier ? Ou bien prit-elle une soudaine pertinence à la lecture des nouvelles glanées dans les rares journaux qui donnaient le conflit comme imminent ?" (3). Vitia annonce à Helen qu'elle devient la femme de Stéphane. "Ca a été un choc", raconte-t-il. "Son hostilité à l'égard de Vitia nous a divisés pendant plus de trente ans". Vitia et Stéphane vont partager quarante-neuf années de vie. En octobre 1946, naissance d'Anne, conçue sur le bateau qui les emmenait à New York neuf mois plus tôt. Puis viennent Antoine et Michel.

    Mais Hessel est boulimique de bonheur, il en veut encore. D'autres femmes. Il tente d'en rendre heureuses plusieurs à la fois, s'enfonce dans ses mensonges car "les femmes sont si possessives". Vitia souffre. "C'est le seul moment de ma vie où j'ai éprouvé le besoin de consulter un psychanalyste", raconte-t-il. Et il m 'a dit : "Monsieur, vous vous prenez pour le Bon Dieu". "J'ai compris que ma force dans la vie était aussi ma grande faiblesse : je cède toujours au désir de plaire, parce que je veux qu'on m'aime". Vitia est morte au milieu des années 1980. Stéphane Hessel a refait sa vie avec Christiane, qu'il appelle "mon amour" et qui l'accompagne sur le front de tous ses combats. A 93 ans, il confie le poids de deux regrets : "Avoir négligé Helen alors qu'elle avait besoin de moi, pendant et après la guerre; et avoir mis Vitia dans la difficulté et qu'elle ait eu mal, je le supporte mal". Il ajoute pourtant : "Dans la vie, on doit investir dans l'amour".

    Les hommes de l'ombre

    "Dans le couple assez inhabituel que constituaient mes parents, j'ai été si marqué par l'impact de la personnalité d'Helen que j'en ai un peu refoulé mon père", raconte Stéphane Hessel. Cet homme "qui a découvert Helen comme un écrivain rencontre son héroïne", en l'aimant sans tout à fait la désirer. "Le fait qu'elle lui échappe plus tard pour son ami Roché, qu'il aimait beaucoup, ça l'intéressait comme un événement, a compris Stéphane Hessel. Je me rends compte quel écrivain il était. C'était en fait un personnage fort, finalement, puisque c'est lui, dans notre histoire, qui favorise, autorise tout".

    Ainsi Franz était-il un mari toujours là sans y être, observateur plutôt qu'acteur. Helen s'est vite sentie si seule qu'elle a désiré des enfants. En 1914, alors que l'Europe est en guerre, elle accouche de son premier enfant en Suisse. Ulrich, sorti au forceps, naît épuisé, les médecins le croient perdu. Elle écrit dans son journal : "Uli, cinq jours - mourant. Helen folle, Genève, seule, la nuit, au lit, perdant du sang, le tonnerre, le tambour à la frontière de la Savoie. Terreur de la guerre. Je ne me suis jamais épargnée. Comme je me suis jetée dans la douleur, dans le chaos, douleur déchirante, lui donnant le sein lourd, sensible. Prends mon sang, toi, mon sang adoré, vis !" (4) Stéphane Hessel raconte qu'elle "se bat comme une lionne pour sauver son fils" pendant que Franz est au front. Mais à 2 ans l'enfant ne marche toujours pas, le verdict tombe, Ulrich est hémiplégique. Franz Hessel fuit les maux de son fils, le désespoir de sa femme, qui se console dans les bras d'autres hommes. Stéphane arrive en 1917. Lui est le fruit d'une permission accordée à Franz Hessel alors qu'on se massacre à Verdun. Un espoir vers d'autres lendemains naît à Berlin, en pleine révolution russe.

    C'est lorsque Roché entre dans leur vie que les deux enfants divisent le monde en deux parts : celle d'Ulrich, qui comptait son père, Franz, "la rigueur, l'équité et la musique";celle de Stéphane, avec Helen, l'irrespect, l'ingéniosité et la poésie. "Partage arbitraire, contestable, mais dont, aujourd'hui encore, j'ai peine à nous défendre", affirme Stéphane Hessel. La vérité, c'est qu'Ulrich "était plus jaloux de l'honneur de mon père que Franz ne l'était lui-même", poursuit-il. A Ulrich le besoin de sécurité, d'équilibre. A Stéphane la charge de mettre les bouchées doubles, de se faire le grand frère d'un aîné affaibli qui n'aura ni femme ni enfant.

    Offrir sa vie

    Le 20 octobre 1925, Stéphane Hessel fête ses 8 ans. Il est avec sa mère dans le tramway. A la station Val-de-Grâce, sur le boulevard Saint-Michel, l'enfant saute. Une voiture le happe. Helen hurle. Stéphane Hessel, passé entre les roues du véhicule, se relève indemne. C'est cette chance qui ne le quittera plus. Et le poussera vers son engagement comme on s'acquitte d'un devoir. Alors qu'il est en khâgne, Stéphane Hessel découvre Jean-Paul Sartre : "Qu'est-ce que voulait ce gars ? Qu'on s'engage ! Avec la guerre, il m'est apparu comme une nécessité de mettre ma vie au service de quelque chose". Hessel rejoint de Gaulle à Londres, crée la mission Graco dans la France résistante. Juillet 1944, il est arrêté, menotté, tabassé. Supplice de la baignoire. Stéphane Hessel parle. Aujourd'hui, il dit : "Toute mon admiration va aujourd'hui à ceux qui ont décidé de se taire sous les coups, de lasser la brutalité des bourreaux par l'acceptation muette de la souffrance". 8 août 1944, Hessel monte dans un train pour Buchenwald avec 37 camarades. "31 d'entre eux ont été pendus ou fusillés, je fais partie des miraculés, j'ai une responsabilité à l'égard de ceux qui n'ont pas survécu". Hessel doit sa vie à la mort d'un autre, dont il endosse l'identité : Michel Boitel, mort du typhus. Transféré vers Rottleberode, il tente de s'évader. Est repris, envoyé à Dora. Le 4 avril, le camp est évacué. Dans le train qui file vers le nord, Stéphane Hessel démonte deux lattes du plancher. Il saute.

    "Cette vie sauvée, j'avais la responsabilité de l'investir, de l'offrir à d'autres combats", confie-t-il. Il participera à la rédaction des 30 articles de la "Déclaration universelle des droits de l'homme", s'engagera longtemps pour les Nations-Unies. Il avoue aussi "s'être parfois surpris à faire des concessions... Quand on est ambassadeur de France dans un autre pays, on se soumet aux directives de son ministre Il m'est arrivé de prendre des positions qui n'étaient pas celles qui me convenaient le plus". En 1996, l'ambassadeur en retraite devient celui des sans-papiers de Saint-Ambroise, de Saint-Bernard et de ses combats d'aujourd'hui les droits des immigrés...

    La poésie et la mort

    Avant de quitter ses interlocuteurs, Stéphane Hessel offre une performance. Pour qu'on prenne la mesure de sa force, cette mémoire où il a rangé les poèmes de toute une vie. Il se lève, ferme les yeux, ouvre ses bras, et comme s'il retournait à lui, à sa mère, à son père, à son frère, aux siens, il récite en anglais un poème d'Edgar Poe. Le premier que sa mère lui ait appris. Stéphane Hessel est ainsi, peuplé de poèmes. A 93 ans, sa mémoire déborde de ces milliers de vers et strophes qui l'ont tenu et le maintiennent. "Avec un père poète et une mère enthousiaste passeuse de l'émotion poétique, je concevais la poésie [ ...]comme j'aurais pu concevoir la religion dans une famille croyante", écrit-il dans son livre "Danse avec le siècle". Elle est partout. Elle surgit quand il approche la mort. En juillet 1944, alors qu'il est retenu par la Gestapo, Stéphane Hessel glisse dans la poche de sa veste un morceau de papier avec un vers de Shakespeare : "No longer mourn for me when I am dead" ("Plus de deuil pour moi quand je serai mort"). Dans les camps de concentration, il s'accroche à la petite musique des vers de Goethe ou de Hölderlin.

    Aujourd'hui encore, les poèmes d'Apollinaire bercent ses jours et ses nuits. Et c'est un besoin "lorsque rien d'immédiat n'accapare mon attention, par exemple lorsque je sors de chez moi et vais prendre le métro, d'entamer une récitation à voix basse" (4). Comme s'il se gargarisait de ce siècle qu'il a traversé. Il s'interroge : "Quelle est cette singularité qui me vient d'être habité par tant de poèmes qui me préparent à accueillir la mort ?" Comme s'il l'attendait. Il dresse l'index pour le dire : "Oui, la mort est une gourmandise, qu'il faut vivre, absolument". S'il est "satisfait d'être en état de marche à un âge si avancé",Stéphane Hessel s'est préparé à son "avenir" : "Quand ça ne tiendra plus, si je commence à m' effondrer, je ferai un effort volontaire pour mettre fin à mes jours en toute tranquillité". Il a confiance, il promet "que quelque chose continue après ça... Nous nous transformons peut-être en émotions poétiques dans la mémoire des gens".

     

    (1) "Danse avec le siècle", par StéphaneHessel, Seuil, 1997.

    (2) "Helen Hessel. La femme qui aima Jules et Jim", par Marie-Françoise Peteuil, Grasset, 2011.

    (3) "Journal d'Helen", par Helen Hessel, André Dimanche Editeur, 1991.

    (4) "Ô ma mémoire. La poésie, ma nécessité", par Stéphane Hessel, Seuil, 2006


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